L1-C1 “Lily, née Lizalys Oliverovna Musselborough, aussi nommée Liza, Alys, Aliochka, Lisette, Blanche rêveuse – 41 ans” (E1)

Dans “Mais où est Edgar ?”, mars 1964, Lagunndor
Lily a la bonté de se présenter, à ma demande expresse (lire "Avant-propos").

– Je me demande bien pourquoi c’est à moi de commencer. Serait-ce parce que ma vie, que dis-je, mes vies sont tellement compliquées ?
– Ne sois pas présomptueuse Lizalys, vous êtes tous pareils. Je te laisse te présenter en premier car c’est à cause de toi que tout a débuté.
– Moi ?

– Oui, toi. Sans tes péripéties, Edgar n’existerait pas, l’Australie ne serait qu’une île et Joséphine et Capucine seraient nées pour rien. C’eut été dommage.
– Certes.
– Alors ! Tu te présentes non d’un chien !

Elle a le don de m’horripiler celle-ci. Patience.
– Je m’appelle Lizalys…
– Mais encore ?
– Liza… Ou Alys… Non, plutôt Aliochka… Lily ? En fait ça dépend. Lisette aussi et même Blanche rêveuse.
– C’est un bon début. Explique maintenant.

————

Liza est le choix de la Russie, représentée par Natacha, officiellement Natalia Nikolaïovna Artamova, ma mère. L’Écosse ne l’entend pas de cette oreille et tente d’imposer Alys par l’entremise de son ambassadeur Sir Oliver Musselborough, mon père. Neuf mois et trois jours de débat acharné plus tard, le 20 janvier 1923, papa, escorté de Dorothée Viktorovna Kousmina, la meilleure amie de maman, déclare Lizalys à l’état civil du 8ème arrondissement de Paris.

Prénom impossible à porter. Je dois répondre, plus souvent qu’à mon tour, à la curiosité polie des uns: « Ô quel joli prénom ! C’est breton ? Ah non… Et d’où vient-il alors ? Comment l’épèles-tu ? » et faire face à l’air pincé des autres : « C’est original… Étranger, n’est-ce pas ? ». Personne n’insiste, par respect envers leurs héros : maman, célèbre cantatrice toujours amoureuse de son pays dont le gouvernement bolchévique a tué ses parents ; papa, spécialiste de géopolitique et diplomate anobli par l’Angleterre qu’il déteste, ainsi de tous les Écossais.

A la maison, on me surnomme Aliochka, intelligent compromis russo-écossais, même si Sir Oliver tente parfois Alys pour faire enrager Natacha. Il prend son air coquin : « Ne confond pas ma chérie, personne ne pense à la maison du 6ème ! ». Allusion à la maison close spécialisée dans la clientèle ecclésiastique. À la décharge de mon père, il ne connaissait pas les habitudes de la prostitution parisienne en choisissant mon prénom. Il a fallu qu’un ami bien intentionné fasse la remarque : « C’est incroyable ! Je connais un endroit… ». Ma mère le regarde alors faussement furieuse et le promeut Oldi ou, pire, S.O. Papa fait semblant de s’offusquer en grimaçant tel un épouvanté, ce qui me met en joie. Il regarde sa femme droit dans les yeux, terrifiant : « Ma chère, vous continuez avec S.O. et attendez-vous à n’être que Natalia Nikolaïovna ». Maman pleurerait si toute autre personne que son mari se permettait une telle provocation. Dit-elle. Car elle s’en moque. Il n’empêche, Natacha est Natacha, point. Et Sir Oliver garde sa particule même dans l’intimité. C’est ainsi, les caprices de mes parents dépassent tout le monde sauf moi. J’apprécie aussi qu’on respecte les miens. Presque. Car mes amis n’en font qu’à leur tête et trouvent que Lily me sied à merveille. Quant à Bill, mon époux, il m’a baptisée Lisette. Enfin, depuis qu’il m’a emmenée à Lagunndor, en terre d’Arnhem dans le grand nord australien, nos seuls voisins et amis, les Aborigènes Goontloo, ont décrété que je serais Blanche Rêveuse.

Ma vie n’est pas simple.
– C’est le moins qu’on puisse dire !
Et voilà, c’est parti, Bill s’immisce dans mes pensées.
– Bill s’il te plaît, laisse-moi penser tranquille !
– Ah bah, c’est d’un ennui de te laisser jacter toute seule. Ferme donc la porte de tes cogitations si tu veux pas que j’écoute.
– Tu es vraiment incorrigible.
– C’est pour ça que tu m’aimes !
Les Aborigènes sont télépathes. Ils déteignent sur nous. Ils ne viennent toutefois jamais s’introduire indûment dans la tête de quelqu’un. Alors que Bill…
– Hey toi, mauvaise foi, tu le fais aussi et tu demandes pas non plus la permission !
– Presque jamais… Et seulement avec toi.
– Qu’est-ce qu’y faut pas entendre !
Habituelle dispute innocente depuis un peu plus de vingt-et-un ans…
– … qu’on vit dans ce trou paumé que t’as fini par avoir dans la peau !

Oui. Ô oui ! Depuis que j’habite à Lagunndor, à l’intérieur du rempart formé par la mer, la mangrove, les montagnes de grès rose et les fleuves infestés de crocodiles, je me sens protégée du reste du monde. J’admire la danse nuptiale des grues australiennes, je suis fascinée par les regroupements et les envolées de dizaines de Galah, mes cacatoès préférés au plumage rose et gris, je fais semblant de parler avec ces si jolis guêpiers arc-en-ciel et je partage mes biscuits au caramel avec les kangourous antilopes. Ils me regardent les yeux écarquillés, leurs petites pattes de devant tenant précieusement le biscuit et les dents collées avec le sucre. Je sais, ce n’est pas très malin mais je ne résiste pas.

C’est systématiquement le moment que choisit Bill pour me souffler à l’oreille :
– Fais gaffe beauté, tu attires les serpents tigre !
Fâcheuse habitude de mon mari, m’énumérer dans un sens ou dans l’autre tous les serpents mortels dès qu’il en a l’occasion.
– Tu préfères la vipère de la mort ?
Pas un humain qui ne craint pas les serpents. Pour éviter de succomber en quelques minutes, la seule chose à faire c’est du bruit. Dans la brousse, on se déplace comme un hippopotame pour faire fuir les bêtes qui rampent et éviter de marcher dessus par hasard.
En dehors des serpents, la faune est plutôt paisible ou au moins prévisible.

Pourtant, au début, tout m’effrayait. Quand le soleil se couche, la forêt s’éveille, les bruits sont d’abord assourdissants et le silence qui suit inquiète encore plus. Oiseaux, insectes, chauves-souris, hiboux, bandicoots, ces petits rats aux yeux globuleux, et j’en passe, tous se donnent rendez-vous pour fêter le début de la chasse nocturne. Au bout d’une heure, plus un bruit sauf celui des battements de mon cœur. Aujourd’hui, je n’ai plus peur, j’attends même ce moment avec impatience. C’est celui où les mouches disparaissent. Insupportables bestioles qui nous assaillent toute la journée, dans les yeux, le nez, le dos, les jambes. J’apprends à vivre comme tout le monde, en bougeant doucement la main devant le visage, seul moyen d’éloigner un peu ces parasites.
– Et les milliers de moustiques qui débarquent dès la dernière mouche disparue ?
– Une broutille.
– Crâneuse !
Pas faux. On ne peut supporter leurs piqûres qu’à force d’une volonté inébranlable pour ne pas se gratter. Bill m’a attaché les mains dans le dos jusqu’à ce que je ne sente plus rien. Deux semaines de souffrance avec à la clé la sentence désinvolte de mon époux : « On s’est bien bidonné ! ».
– Et si tu gamberges un peu, ces saletés sont finalement plus féroces que les araignées, les méduses et les crocodiles réunis !

Tout juste, j’y venais.

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