Avant-propos des aventures de Joséphine & Capucine

Je m’appelle Rosenitha Jimepiere, je suis née un peu avant l’an mil dans une Europe en plein essor.
Je fus abbesse car le monastère était le seul lieu où les femmes pouvaient s’instruire. J’aurais pu me marier à l’un de ces pillards et assassins anoblis par le royaume comme le fut mon père. J’ai préféré écouter les conseils de mon oncle à qui la robe sied à merveille : « Choisis le couvent, la jouissance du savoir n’a pas d’égal ». J’ai ainsi pu lire, débattre avec les érudits du monde entier, chanter et écrire pour les moniales et nos visiteurs. Les hommes s’approprièrent mes œuvres et brillèrent en société. Tel est le tribu du beau sexe… Peu importe, je m’amuse follement et depuis plus de mille ans, je raconte des histoires. Le conte conserve.

Alors que de nombreux couvents disparaissent et que les autres deviennent intolérants, je prends la route. Je traverse les plaines, les déserts, les montagnes et les océans jusqu’à cette contrée que mes congénères nomment Australie. Telles ne furent pas ma surprise et ma joie de rencontrer de grands savants itinérants et poètes depuis la nuit des temps. Ils chantent, dansent et peignent cet immense territoire qu’ils cheminent dans tous les sens, d’un site sacré à l’autre. Ils m’ont invitée à partager leurs promenades qui n’en finissent pas, leur nourriture épouvantable, leurs cérémonies mythiques et leurs peintures envoutantes. Ils ne sont pas plus fatigables que moi et possèdent cet humour acéré qui m’enchante. Mes camarades Aborigènes m’ont sauvée de l’ennui.
Et puis, sans crier gare, de jeunes gaillards de la vieille Europe débarquent et prennent ma place dans le cœur de mes amis. Je serais jalouse s’ils n’étaient pas une aubaine : ils ont besoin de moi pour relater leurs aventures.

La première se situe dans le nord de ce pays en avril 1964. Je vais vous la relater tantôt ; en voici déjà l’intrigue en quelques mots. À cette époque, les métis Aborigènes sont encore enlevés à leur mère pour être dressés par les curés. Ces affreux –  et je m’y connais – les vendent ensuite aux plus offrants. L’un des acheteurs commet l’irréparable : après avoir transformé les enfants en producteurs et vendeurs de drogue, il étrangle une des adolescentes qu’il a violée. Que faire ? On ne condamne pas un tueur d’Aborigènes. Il lui faudrait assassiner un blanc sous les yeux de la police pour finir derrière les barreaux. Qu’à cela ne tienne, s’écrient les compères, prouvons un tel meurtre et volons le criminel ! Après moult péripéties, beaucoup de ruse, un commissaire de mèche, des Aborigènes bien plus futés qu’aucun d’entre nous, quelques risques et une bonne dose d’humour, les complices réussissent l’exploit. Le bandit est condamné à 324 ans de prison, on ne sait jamais.

L’histoire aurait pu s’arrêter là s’ils n’avaient pas imaginé qu’à eux seuls ils allaient changer le monde. Ils transforment la propriété du méchant en maison pour soigner les toxicomanes. Ils se rendent compte que la drogue est multiforme et que le travail en fait partie. De ces maisons, il en faut partout, c’est un gouffre financier. Combler celui-ci serait impossible s’il n’y avait pas autant d’individus légalement détestables à plumer. Il ne reste plus qu’à continuer à s’immiscer, châtier et voler. Prévoyants, les aventuriers forment tout de suite la relève, à commencer par Capucine et Joséphine qui naissent juste après cette épopée initiatique.

Vingt ans plus tard, les élèves ont dépassé les maîtres. Capucine travaille, Joséphine arnaque, les vieux dépensent l’argent du butin. Ou l’inverse. Il faut juste être dans la place où se trouvent les proies : collègues malfaisants, chefs nocifs, banquiers véreux. Puisqu’il est impossible d’écarter ces paltoquets d’un revers de la main, accusons-les de crimes qu’ils n’ont pas commis et lestons-les des biens qu’ils ont souvent mal acquis.

J’ai résumé en trois paragraphes ce que je souhaite conter en détail depuis quelques dizaines d’années. Le temps n’a pas prise sur moi mais la bande, elle, vieillit. Je suis donc pressée et je n’en suis pas coutumière. Qui plus est, je n’arrive pas à rentrer dans le vif des histoires sans avoir présenté ces joyeux drilles. J’ai essayé. Plusieurs fois. Rien à faire. Ils sont trop spéciaux, ont des vies si tourmentées, sont si heureux dans leurs malheurs, ont toujours été fous dans les circonstances les plus tragiques, pardonnent – et pourtant, parfois… Bon, passons – et sont si précieux que je ne peux pas les entrainer dans des histoires s’ils n’ont pas eux-mêmes raconté la leur. Ils m’en voudraient.

Et bien je rame. Je commence, j’efface et je recommence. Je me relis. J’arrête. Je fais des fautes – nous étions moins exigeants sur l’orthographe et la grammaire à mon époque. Je fais lire, mes lecteurs me corrigent. Ils ont raison mais c’est une raison de plus pour prendre du retard. Pour réduire les risques, je tente de faire simple comme utiliser le présent et la première personne du singulier. J’ai un peu de mal, je ne respecte aucune règle. Mais je l’impose à mes protagonistes. Oui mais mais mais mais mais mais… Faites que je cesse de procrastiner !

Lily, au secours !