L1-C2 Natacha (E5)

Dans “Mais où est Edgar ?”, mars 1964, Lagunndor
—>> Petit truc d’abonné surchargé de mel : jette les anciens messages car les épisodes sont bien rangés dans la page « Les aventures… » (et pour le reste, il y a les menus)
Résumé des épisodes précédents : 
On est en Australie. Lily est presque devenue Aborigène. Un crocodile cuit. Retrouvailles improbable avec la famille. Pleurs. Rires. Souvenirs douloureux. Joie...
Après un voyage surprenant avec Bill et Jean, Natacha s'est endormie. Elle est réveillée par la charmante Goonour, trois ans et déjà si sage...
Non, ce n’est pas la maison de Lily, Bill et Edgar

Jean nous observe, avec son demi-sourire chargé de patience. De son autre main, la petite attrape celle de Jean. Nous voici tous les trois avançant vers un feu impressionnant. J’entends Bill gronder. Un râle grognon qui s’adresse à un jeune noir :
– Louktenik, t’es marteau ou quoi ? Tu voulais cramer tout le campement ?
– Dis donc Bill, c’est qui le branque dans l’histoire ? Tu m’avais pas dit de démarrer le feu dès que je voyais la poussière de la voiture ?

– Une flambée pareille ?
– Bon, d’accord, j’ai un peu forcé sur les brindilles mais bon, tu peux dire merci pour commencer, t’es pas cool mec !
– Désolé, je suis un peu nerveux. C’est au poil maintenant, merci mon pote. Laisse moi faire…
– T’es encore nerveux, je te laisse pas seul. Continue à causer avec ta poupée pour la faire patienter.
Jean se penche vers moi pour me chuchoter d’un ton amusé : “C’est quasi le même spectacle qu’à notre arrivée ! On dirait qu’ils font exprès !“. Je me tourne un instant vers lui sans le voir : “Ah“.  Le sens de sa phrase n’a pas atteint mon cerveau. Je continue à marcher.
Ma vue se trouble. Elle est là, à quelques mètres seulement. Ma toute petite, mon Aliochka chérie, mon enfant, la chair de ma chair…

Tout à coup, elle se met à courir !
Elle se prend le pied droit dans un tas de bûches et tombe, exactement sous mes yeux, à mes pieds. Je m’accroupis pour la sortir de la boue. Elle s’agrippe à moi, à moins que ce soit moi qui me cramponne à elle. Elle enfouit son visage dans ma poitrine. Je retrouve son corps si menu, ses mains si délicates, ses cheveux si soyeux, je l’embrasse, je la couvre de baisers…
J’ouvre légèrement les bras car Bill insiste pour que la mère voit son fils. Je sens ma fille trembler, j’observe mon petit-fils paralysé. Puis Liza tend la main vers Jean. Tendrement. Vanechka avance, soufflant doucement et les yeux papillonnants comme pour retenir ses larmes. Il vacille et je le rattrape de justesse avant qu’il ne s’effondre. Nous voilà enfin tous les trois enlacés. Combien de temps restons-nous au chaud de l’amour ? 

Jean s’écarte, Aliochka soupire, son cœur bat à tout rompre. Je la soutiens pour l’aider à s’assoir sur les marches de leur drôle de maison. Celle-ci est à la fois accueillante et bringuebalante, faite de tôle, de bois et de terre crue. Sa décoration ressemble aux tableaux du lycée Condorcet. De l’ocre, du noir, du jaune et du blanc dessinent des cercles et des lignes courbes en pointillés. Il y aussi des animaux qui semblent être passés aux rayons X, un serpent qui traverse toute la façade, des escarpements… C’est indescriptible.
– C’est surtout incongru, comme nos vies. Nous avons toujours de nombreux invités qui viennent de différentes régions et n’ont pas les mêmes habitudes picturales. Ce que tu vois est un mélange que tu ne trouveras nulle part ailleurs, du désert central et de notre terre d’Arnhem. Beaucoup sont des cartes pour retrouver les sites sacrés, les points d’eau et de ralliement, pour savoir où chasser, pour raconter, pour montrer quel gibier se trouve alentour et à quelle distance.
– J’ai dit quelque chose ?
– Maman, je te promets, tu vas t’y faire. On ne lit pas vraiment dans les pensées, on entend seulement lorsqu’on pense tout haut…
– Pardon ?
– C’est quand tu penses comme si tu parlais à quelqu’un. Alors on te répond. C’est rapide… Et sincère.
– Vous êtes vraiment tous cinglés !
– C’est vrai… Pas toi ?
Jean lève les sourcils, interloqué. Il se rapproche assez pour que je lui saisisse la main et l’oblige à s’assoir à côté de moi.
– Mon chéri, l’impertinence de ta maman est telle que malgré tous tes efforts, tu n’arriveras jamais à sa cheville !
Cette fois, Jean nous dévisage avec son affreuse grimace du rat que l’on croyait prisonnier de notre souricière et à qui on ne la fait pas. C’est à ma fille d’être stupéfaite avant d’éclater de rire. 

Un ange passe.
Nous avons les genoux collés, le regard au loin. Je me sens comblée… Et puis, comme avant, lorsque c’était trop long ou difficile à relater, Lily ouvre la bouche, la ferme, pose sa tête sur mon épaule et se tait. Nous ne bougeons plus. Le monde tourne peut-être, cela n’a plus aucune importance. Liza rompt le silence.
– Nos vies sont merveilleuses… À chaque drame, un bonheur. À chaque tragédie, la vie…
Elle se tait à nouveau. Il ne s’agit pas de philosophie prétentieuse, nos histoires nous ont forgés pour savourer la moindre seconde. Liza sait au plus profond d’elle-même que l’on peut survivre à tout. Même à l’enfer qu’elle a vécu durant la guerre. Même à la trahison. Même si c’est impensable. Et nous sommes ici, maintenant, réunis, sûrs et certains que rien ne nous sépara. Nous sommes ici, maintenant et cela nous suffit.
– Bonne-maman, vous êtes amusante quand vous radotez.
– Jean, comment pouvez-vous déjà savoir lire dans…
Liza couve des yeux son fils et se tourne vers moi avec son petit air pincé qui m’agace tant :
– Maman, tu penses tout haut ! Et je t’ai souvent entendue radoter. Jean est-ce toujours le cas ?
Et nos rires fusent à nouveau. Et si là, maintenant, le temps s’arrêtait ?
Bill s’approche juste à ce moment.
– Faut pas pousser, le croco ne va pas attendre lui !

Je radote. Depuis toujours, presque. Je répète ce qui est essentiel pour moi. Le beau. Celui que mes parents m’ont appris à percevoir à travers tout, même aux pires moments, même lorsque c’est insoutenable. Mon mari possède aussi cette qualité. Aliochka et Vanechka n’y coupent donc pas. Une condition toutefois, il ne faut rien oublier. Se rappeler les faits quels qu’ils soient. Et les dire aussi, même lorsque c’est impossible. Et parfois c’est impossible…
– C’est peut-être l’occasion…
– Bill !
– Je suis le seul à vous avoir entendue, vous pensiez si faiblement. Et puis vos enfants sont perdus dans leurs songes. Laissez-les, approchez-vous…
– J’avais toute la vie devant moi… Je n’ai pas tout dit… Je ne sais pas…
– Penser ou parler ?
Encore un clin d’œil amusé, celui qui dédramatise, déride et permet de démuseler. Bill est comme nous. Qu’a-t-il vécu pour savourer lui aussi ce bonheur, le seul, celui qui se gagne…
– Et vous Bill, que cachez-vous ?
– Natacha, vous tergiversez !
– Ne vous fâchez pas !
Je songe à mon mari qui se tait aussi, j’en suis sûre. Quel secret le ligote ? J’ai tellement besoin qu’il justifie son comportement ! Aurait-il pu nous trahir s’il était vraiment libre ? Que s’est-il passé, lui qui partageait mes nuits blanches quand les cauchemars m’assaillaient ? Lui qui a élevé sa fille et son petit-fils avec tout l’amour du monde, qui a toujours été présent quand nous avions besoin de lui ! Lui qui se moquait de nous avec une telle gentillesse ou nous écoutait autant que nécessaire, des jours entiers parfois ! Je ne peux pas imaginer qu’IL m’ait menti sans raison. Qu’IL nous ait trompées. Non, il y a une explication. Sûrement. M’a-t-il tout raconté de ses jeunes années ? Mais pourquoi l’aurait-il fait ? N’avons-nous pas tous besoin de notre jardin secret ? Sir Oliver a forcément dû vivre aussi quelque chose d’affreux…
– Il n’est pas vous, je ne suis pas vous. Et maintenant vous faites ce que vous voulez, je regagne le feu !
– Et bien tant mieux ! De toute façon, que je parle ou me taise, vous entendez tout !

Je boude comme une petite fille et le regard de Bill me dit : « Oui, oui, c’est cela, il faut remonter jusque là ». Je n’ai pas envie. 
– En attendant Madame…
– Bill, vous ne deviez pas me laisser tranquille ?
– Je m’ennuie.
– Vous y tenez vraiment ?
– …
– J’entame ma septième vie…
– Ah oui quand de même ! Et bien, soyons dingues, ne comptons plus, un secret en cache tant d’autres. Je suis tout ouïe.
– Et votre feu ?
– Le satané Louktenik est aux commandes. Il prétend que je ne peux pas faire deux choses à la fois, vous espionner et surveiller la cuisson de la bête…
Il semble que le satané jeune homme en question ait aussi les oreilles qui trainent.
– Viens quand même me filer un coup de main mec, c’est pas au sèche cheveu qu’on va souffler sur les braises !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *