L1-C2 Natacha (E6)

Dans “Mais où est Edgar ?”, mars 1964, Lagunndor
Résumé des épisodes précédents : 
Natacha vient d'arriver à Lagunndor pour rejoindre sa fille Lily disparue depuis 22 ans. Elle est accompagnée de Jean, l'enfant que Lily a dû abandonner à sa naissance au Caire. Lily a épousé Bill, anthropologue et chasseur, presqu'aussi amoureux de l'Australie que de sa femme. Ils partagent un des habitats temporaires des Goontloo, leurs amis Aborigènes. On apprend les mystères de la vie d'artiste de ces nomades qui chantent et dansent la terre pour la remercier. Leur loi éternise l'espace-temps du Rêve en jouant avec le concepts de virtuel et de réel autant qu'avec leurs relations familiales complexes... Si complexes que je ne réussis toujours pas à les décrire. 
Peu importe pour le moment car les retrouvailles de Natacha et Jean avec Lily sont si émouvantes qu'on en oublierait le crocodile qui cuit sur un feu récalcitrant. Un crocodile de 800 kilos... Est-ce possible ? Tout est vrai ici, même le fait de communiquer par la pensée... 
Maintenant, Bill insiste pour que Natacha se souvienne de sa jeunesse alors que le satané Louktenik, Aborigène soi-disant sédentaire, réclame son aide pour alimenter le feu car, "c’est pas au sèche cheveu qu’on va souffler sur les braises !"... 

– Parce que tu sais ce que c’est qu’un sèche cheveu, toi ? C’est sûrement pas Lisette qui t’en a montré. Elle a oublié la coquetterie depuis belle lurette et c’est pas avec notre générateur à la noix qu’on pourrait alimenter un machin pareil !
– Tu me prends vraiment pour un cave le vieux ! Des trucs comme ça on en récolte en pagaille, Les filles en ont le pépin depuis qu’elles ont maté une cocotte dans un salon de coiffure. Dès que l’État leur file un peu de pognon, elles cavalent s’en payer. Pour ce que ça sert ici… Bon, c’est pas le tout, tu rappliques oui ou…
– Reste poli devant les dames, voyou !

Bill me fixe avec insistance.
– Commencez donc votre histoire par le plus facile !
L’Australie ? De jolis tableaux dans les couloirs du lycée de Liza. Lorsque les jeunes sont en cours, je peux les admirer grâce au brave proviseur qui me promène à travers les méandres de son prestigieux établissement. Je ne sais pas pourquoi Aliochka a le droit de continuer à étudier ici au vu des notes désastreuses quelle ramène à la maison. Et Oldie y va de son couplet horripilant. Je le traite de noms d’oiseaux, il continue : « Grâce à toi ma chérie ! Je ne connais personne qui résiste à ton charme, et certainement pas ce directeur ni les professeurs d’Alys ».
Que ces disputes me manquent !
– Il vous faut remonter beaucoup plus loin Natacha si vous voulez comprendre le présent. Et puis, ne connaissez-vous pas les Aborigènes depuis votre enfance ?

Et les souvenirs se bousculent…
L’Australie ? Les dictées de notre précepteur, mon papa multilingue, voyageur, lecteur insatiable des mythes recueillis par l’ethnographe Katie Langloh Parker et fasciné par les observations de Daisy Bates que les Aborigènes appelaient Kabbarli, grand-mère.
Nous sommes en 1915, nous vivons dans l’immense domaine des Kousmina, la famille de ma meilleure amie Dorothée et nous n’allons pas à l’école.
Nous remplissons nos cahiers avec des textes sur les concepts vitaux, la Nature, le Temps, le Rêve, ou plutôt ce qui est en train de se rêver. Nous dessinons les animaux et les végétaux, des chemins qui relient les lieux, des lignes qui montrent les liens familiaux :
« Chacun est frère ou sœur des êtres avec qui il partage l’esprit enfant de l’ancêtre qui a décidé de se réincarner en lui ». Papa remarque nos regards ahuris. Il reprend ses explications avec toute la patience qui le caractérise : « Le lieu où la mère ressent pour la première fois l’enfant qu’elle porte est considéré comme celui de la conception. C’est celui où le héros du temps du Rêve lui donne son identité individuelle. Grâce à l’esprit enfant de l’ancêtre, la fille ou le garçon aura accès à la partie du chant de son Rêve. C’est aussi une partie de la terre à laquelle nous appartenons… ». Mon père a l’habitude de s’identifier au peuple qu’il nous fait découvrir, il parle comme s’il était ce petit enfant qui reçoit cette révélation vitale : « Nous devons assurer la prospérité de l’ancêtre que nous incarnons : nous sommes ainsi kangourou, cacatoès, igname, cours d’eau, montagne, acacia, etc. ».  

Il s’amuse et nous partage aussi ses critiques de notre société, notamment concernant la conception symbolique des enfants : « Quelques malheureux occidentaux en ont déduit que les Aborigènes ne savent pas comment on fait des enfants ! En dehors des puritaines de la bourgeoisie française, je ne connais personne qui se pose la question et certainement pas ces joyeux vivants du bout du monde… ». Papa arbore cette bouche pincée qu’il adopte dès que ma mère évoque les mécènes de ses amies écrivaines. Nous pouffons en nous regardant la bouche en cul de poule.
Difficile ensuite de rester attentive à la lecture du mythe de Murgah Muggui, la femme fatale qui séduit les chasseurs venus sur son territoire pour les endormir et les manger. Un jour, l’homme mètis piège la sorcière qui se transforme alors en araignée, cet animal qui tisse patiemment sa toile pour attraper ses proies. Mon père nous explique qu’avoir la mètis, c’est être à la fois rusé et intelligent. C’étaient les qualités de Mètis, déesse grecque, femme de Zeus et mère d’Athéna. Mais cela c’est une autre histoire…
« Mes filles, un mythe n’est pas une histoire inventée… C’est le ciment de la vie collective. On l’interprète à nouveau, on le réactualise, il est vivant, c’est le principe de l’espace-temps 
du Rêve. Il est souvent violent et finit mal car il représente alors tout ce que l’humanité pourrait faire et doit éviter ». Et de nous narrer la terrible histoire des enfants qui volent les moules de Wahwee, l’Esprit du lac, site sacré interdit à tous. À transgresser ainsi la Loi, ils sont attirés au fond de l’eau et meurent noyés. Mais parce qu’ils s’aimaient et que la jeune fille fut généreuse, on les retrouve transformés en nénuphars et joncs qui vont toujours ensemble. On sait qu’il ne faut jamais les séparer. Ainsi, personne n’oublie cette histoire où la possession incite au vol et au meurtre. Même le don et l’héroïsme ne servent à rien pour empêcher le désastre. « Vous comprenez maintenant mes chéries pourquoi nous ne possédons rien ? ». Nous ? Eux… Les Aborigènes seraient-ils communistes ? La question ne se pose évidemment pas.

Ces digressions fait partie des nombreux détours que nous faisons tous les jours quelle que soit la leçon. Quand à la fin de chaque semaine, nos mères nous demandent de leur faire un résumé de notre apprentissage, nous sommes bien en peine de leur répondre. Papa, lui, ne perd jamais e fil de ses explications. Il reprend, imperturbable : « Et pour faire vivre ainsi la terre, il faut la chanter, la peindre, la danser, la rêver à nouveau pour la renouveler sous forme de nouveaux épisodes… ». Et ainsi de suite presque tous les jours.
J’essaie de reconstruire l’organisation de nos familles sur ce modèle mais rien ne s’accorde. Il faut absolument que papa m’explique pourquoi nos conceptions de la parenté sont si différents ! Malheureusement, au moment de poser ma question, mon père aborde déjà un autre sujet, l’initiation des garçons.
Dorothée et moi nous regardons interloquées lorsqu’il décrit la circoncision sans nous épargner aucun détails. Il prend son air goguenard et indulgent pour se moquer de notre pruderie : « À treize ans mes petites, il faudrait vous affranchir un peu ! ». C’est le moment que trouvent nos mères pour nous appeler à goûter. Elles entrent dans notre salle de classe, l’imposante bibliothèque du beau Viktor Mikhaïlovitch Kousmina, le père de mon amie, et poussent des cris d’orfraie en entendant ces descriptions si précises. Dorothée et moi sommes envoyées séance tenante à la cuisine et papa est convoqué au petit salon par nos deux mamans, très très énervées.

L’heure tourne. La récréation s’éternise. Tant mieux. Toutes les deux, nous courons vers le sous-bois et nous trouvons chacune quelque chose à incarner. Moi je choisis le cygne et Dorothée fait le chien. On se déguise, on pousse des cris, on se dandine dans tous les sens, ne sommes-nous pas de magnifiques cygne et chien ? Il commence à faire nuit. Il faut rentrer à la maison. En chemin, nous apercevons le fils du jardinier en chef. Petit sourire entre nous deux.
– Non ?
– Si ?
– Oh non, quand même !
– Comment saura-t-on alors ?
– Mais il ne voudra jamais !
– Et surtout il va aussi nous demander…
– Oui, c’est sûr… Et ce ne sera pas la première fois.
– Mais les autres fois, on a refusé. Cette fois, on sera obligées.
– Tu ne vas pas te dégonfler dis !
Qui a provoqué l’autre la première ? Il n’empêche que lorsque le fils du jardiner s’avance vers nous avec deux roses à la main, nous parlons en même temps et le garçon lâche les roses, ébahi, les yeux écarquillés et la bouche grande ouverte. Nous sommes prêtes à partir en courant de honte quand il baisse sa culotte. Il baisse aussi la tête et nous ne sommes plus très fières. Il faut toutefois savoir. Nous nous approchons. Cela ne ressemble pas tout à fait aux explications de notre maître adoré. C’est pourtant impressionnant. Avant que le garçon ne puisse se rhabiller, nous courrons comme des dératées pour sortir des sous-bois vers le grand jardin. Et d’entendre ce cri : « GARCES » !

Le dîner est calme, les grands parlent politique comme d’habitude et nous, nous ricanons sottement en nous envoyant des coups de pieds sous la table. Les pères nous sourient. Comment pourraient-ils savoir ? Les mères les grondent et nous examinent un peu gênées. Si elles savaient !
Ils ne font à nouveau plus attention à nous.
Ils discutent, se disputent, s’accordent sur la chute de l’Empire et se déchirent sur la suite. Que va devenir la grande Russie lorsque le Tsar abdiquera ? Car c’est sûr, insistent-ils, le gouvernement va capituler, la constitution de 1905 n’est qu’une chimère. Ce n’est pas cette Douma fantoche qui peut faire taire le peuple malgré le massacre par la garde du Tsar lors de la manifestation de janvier 1905. « Et maintenant, dix ans après cet ignoble dimanche rouge, avec la guerre et ses échecs, tout le monde espère le socialisme ! ».
C’est ainsi que maman s’excite environ trois fois par jour. Artiste révolutionnaire, elle rédige des pamphlets contre le tsar. Comme elle a des amis partout et jusqu’au Palais, ses écrits sont très bien documentés. Comme elle a des relations jusqu’en France, ses écrits sont relayés dans la presse internationale. Elle est donc dangereuse et par la même occasion elle met sa famille en danger. Enfin moi. Car papa n’a besoin de personne pour risquer sa vie. Il fait grève avec ses collègues universitaires et il participe aux assemblées ouvrières. Nos amis Kousmina, insoupçonnables nobles qui rêvent aussi de liberté pour tous, sont plus mesurés : « Le socialisme ne peut pas fonctionner, le peuple n’est pas prêt, il faudrait un vrai gouvernement libéral ».
Le ton monte, chacun renvoyant l’autre à ses contradictions. Ou plutôt maman et Viktor. Mon père et Sofia Sergueïevna Kousmina, la maman de Dorothée, parlent quant à eux musique et philosophie. Ils s’investissent dans la vie collective, l’un dans l’assemblée des ouvriers et l’autre dans celle des paysans qu’elle a incitée à créer. Ils espèrent une révolution par la base car elle sait s’organiser, ils le vivent tous les jours. Il suffirait de patienter…

2 réponses sur “L1-C2 Natacha (E6)”

  1. alors !? je continue à lire ces passionnantes aventures avec plaisir !
    j’espère que l’autrice a encore mille choses à nous raconter…Merci à elle !
    amitiés

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