L1-C2 “Natacha” (E4)

Dans “Mais où est Edgar ?”, mars 1964, Lagunndor
Vous ne savez plus où vous en êtes ? Moi non plus ! Depuis le temps… 
Tentons de nous remémorer les épisodes précédents : 
   à Lagunndor, Lily raconte son présent sauvage et douillet en compagnie de Bill et de leurs amis aborigènes, Pluie d’Ange et Roserouge. Autour du feu entretenu par un Bill joyeux bien qu’un peu inquiet, elle retrouve Natacha et Jean perdus depuis plus de vingt ans. Ses souvenirs l’emmène en Egypte et en enfer avant d’atteindre le paradis… 
    Natacha, elle, fait un récit épique de son voyage depuis Darwin en compagnie de son petit-fils, d’une ribambelle d’enfants noirs et d’un Bill très ému. D’autres Aborigènes montent régulièrement dans le pick-up. Ils rient, chantent et aident leurs amis à pousser la voiture sur les pistes dévastées par les cyclones. On croise vaches égarées, camions monstrueux, paysage sublime, feux de brousse, kangourous et j’en passe alors que Bill pérore sans jamais répondre aux questions de Natacha. C’est d’ailleurs son petit-fils Jean qui lui répond lorsqu’elle demande des explications à propos d’un palmier qui flotte dans le fleuve et qui n’est autre qu’un Salty…

– Bonne-Maman, un salty, c’est le raccourci de salt water crocodile, crocodile d’eau de mer. C’est un crocodile d’estuaire qui n’hésite pas à remonter les fleuves…
– Le fameux crocodile mangeur d’homme ?
– Ça ne vous fait pas peur Natacha ?
– Bill, Lily m’a expliqué. Il suffit de ne pas s’approcher ni de laisser traîner une main dehors. Vous avez fermé les fenêtres… Je m’inquiète plutôt pour nos amis à l’arrière…
– Alors taisez-vous, je mets la gomme pour qu’on cavale sec et comme ça, on arrive dans pas longtemps… C’est marrant d’ailleurs que notre paradis soit à côté de l’enfer.
– Déjà ?
Bill se tait un instant, étonné, puis…
– Non, non ! La maison est encore loin. Le paradis c’est notre piscine.

Les crocodiles mangeurs d’hommes et la piscine, les trains de la route et la tôle ondulée. Je m’instruis. Le désert vert et rouge, la terre gorgée d’eau ou craquelée de sécheresse, la route à perte de vue, les kangourous invisibles et les échassiers au long bec avec de jolies pattes dorées, une flore luxuriante et des perroquets multicolores, des martins pêcheurs et des martins chasseurs. Une lumière jaune, bleue, orange selon l’heure. Moi aussi je me tais…

… Aïe ! Je me cognerais à la vitre si Jean ne m’avait pas retenu, lui-même sauvé du désastre par le bras puissant d’un conducteur penaud qui a fait piler son 4×4 sans crier gare. Les enfants avaient déjà sauté de la benne avant l’arrêt, à croire qu’ils anticipaient le freinage. Ils trépignent d’impatience.
– Dis jésus, tu te grouilles ! Nous pas vouloir attendre. Et pis y’a les vioques qui rappliquent, faut pas traîner !
– Ô ça va les pioupious, vous voyez bien que j’ai failli tuer nos invités ! Et siou plaît arrêtez de parler comme des idiots : « Nous pas vouloir » ! Vous vous foutez de ma gueule ? Autre chose les mioches, j’ai mis des godillots aujourd’hui, alors pour Jésus tu repasseras… Tiens c’est vrai, les voilà vos vieux sages. Ils sont toujours aussi mal fagotés !

Déférence, respect, silence. Les nouveaux arrivants hochent la tête imités par un Bill sérieux comme un Pape. Il se tient tellement droit qu’il semble avoir grandi si c’était encore possible. Un des hommes se détache du petit groupe pour nous saluer. Les autres sont déjà en train de courir avec les petits dans les hautes herbes et les eucalyptus.
– Je vous présente Pluie d’Ange, notre ami de toujours, notre frère…
– Charrie pas Bill, on est seulement fous amoureux de Blanche Rêveuse. Toi, t’es juste notre zig !
Pluie d’Ange se tourne vers moi et me salue comme si j’étais une impératrice. Cet homme a une prestance incroyable. Il a un regard à la fois bienveillant et autoritaire, ses cheveux sont d’un blanc scintillant qui contraste avec sa peau d’un noir très mat. Son air légèrement ironique n’échappe à personne. Bill souffle et change de sujet :
– Vous venez faire trempette ?
Avant même que je puisse répondre, on me sort de la voiture manu-militari pour nous enfoncer dans cette petite forêt qui débouche sur une étendue d’eau en forme de haricot géant et entourée de rochers de toutes formes d’où émergent des arbres au tronc blanc plein de nœuds.
– Des gommiers blancs, une des cinq cents sortes d’eucalyptus.
Ah j’oubliais, Bill répond quand je ne lui pose pas de question ! Face à nous, du plus haut de la falaise ocre rouge, l’eau tombe dans un fracas de mousse. Nos amis font la course à qui sera le premier à traverser ce mur d’eau. Les anciens ne sont pas les derniers à chahuter.

– Nous y voilà m’sieurs-dames ! A poils !
– Comment ?!
– Faites pas votre chochotte ! Ici, tout le monde profite et personne ne reluque personne sauf nos bobines qui disent tout le plaisir qu’on partage à se laisser asperger par les chutes d’eau.
– Ah maintenant ça suffit ! Arrêtez de m’enquiquiner ! Je fais comme ça me plait !
– Bonne-Maman !
– Quoi Bonne-Maman ? Vous me cassez les pieds à la fin. Et je cause comme ça me chante ! Pourquoi donc serais-je la seule à faire des manières ?
– Mais vous n’en faites pas Natacha, vous êtes juste noble, brillante, émouvante, curieuse, belle, si belle…

Je reste bouche bée. Pluie d’Ange rie dans sa barbe. Bill minaude. Jean sourit niaisement. Je me reprends, grande dame, et m’amuse beaucoup, il n’y a pas de raison.
– Merci Bill, vous n’exagérez pas du tout. Pour ma part, je vous trouve extraordinaire et tellement bien élevé. C’est un vrai plaisir de vous écouter raconter toutes ces merveilles même si je n’en saisis que quelques bribes. Peut-être est-ce dû à votre charabia ? Lizalys m’en a bien touché deux mots, vous êtes très agaçant et séduisant !
On rit franchement alentour et Bill boude. Il élude.
– Lisette me décrit ?
– Non, ce n’est pas ce que je voulais dire.
– Mais vous l’avez dit.
– D’accord, Liza parle de vous dans ses lettres. Est-ce vraiment gênant ?
– C’est chouette dis-donc ! M’aurait pas plu qu’elle l’ait pas fait. Et ce qu’elle dit c’est toujours la vérité.
– Vous êtes sûr que nous parlons de la même personne ?

Bill s’esclaffe. Jean devient songeur. Est-ce parce qu’il découvre sa mère au détour de nos plaisanteries ? Nous avons lu ses courriers des dizaines de fois mais ici c’est différent, c’est une Liza vivante qu’il va rencontrer et non plus seulement imaginer. Pluie d’Ange attrape le coude de mon petit-fils et lui chuchote quelques mots à l’oreille. Les deux me font un clin d’œil et se détournent. Bill me laisse passer…
– … Vous voyez maintenant ce qu’est un Billabong ?
– Une piscine…
– Oui Madame ! Et à la saison sèche, ce sera quasiment tout ce qui reste de flotte. Même les maousses chutes d’eau ne seront plus que falaises infranchissables. Presque. Je vous en montrerai au moins une. Un secret bien gardé par nos potes qui ne cherchent même plus à me cacher quoique ce soit.
Nous profitons une bonne heure de cet oasis. De retour à la voiture, plus un passager à l’horizon alors qu’ils jouaient avec nous il y a à peine quelques minutes. Bill hausse les épaules. Nous repartons. Je ne sais pas combien de temps nous avons encore roulé…

– Wake up !
Hurlement de Bill qui disparait aussitôt. Il fait nuit. Jean me secoue mais je n’arrive pas à me lever. Je reste inerte, une minute, une heure, deux ? J’ouvre enfin les yeux. Face à moi, une petite fille d’à peine trois ans nous observe. Je parle toute seule ; enfin, je crois.
– J’ai peur, j’attends ce jour depuis la nuit des temps…
– … Vingt trois ans et demi. Et Lily aussi elle a peur, houlala !
L’enfant saute dans la voiture, grimpe sur mes genoux et me toise en faisant des grimaces effrayantes et en roulant ses yeux bleus foncés comme des billes. Elle porte une jolie robe à smoks digne des enfants du 8ème arrondissement parisien un jour de messe. Cela tranche avec ses pieds nus qu’elle a d’une jolie peau foncée comme le reste de son corps qui dépasse de ses habits parfaitement repassés. Son visage est indéfinissable. Elle me prend la main et m’oblige à descendre.
– Viens, c’est chouette de retrouver ses enfants et sa maman, tu sais. Moi, il me reste le rêve, un jour je te raconterai. Bon, tu viens ?!

Cette petite fille est si mignonne ! Je ne voudrais pas la décevoir. Elle me fait un tendre sourire et remue sa frimousse en clignant des yeux. Non, non et non, je ne veux pas qu’elle lise dans mes pensées elle aussi. Elle me regarde, un peu chagrin, et se serre contre moi. Je la caresse doucement, je sens les larmes monter, elle m’enlace encore plus et me dit si gentiment : « Pleure Natacha, il n’y a plus rien à craindre, parole de Goonour ! ». Comment peut-elle être aussi mature ? Et quel joyeux prénom !

2 réponses sur “L1-C2 “Natacha” (E4)”

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