L1-C2 “Natacha, née Natalia Nikolaïovna Artamov – 62 ans” (E1)

Dans “Mais où est Edgar ?”, mars 1964, Lagunndor
Après avoir raconté sa vie (ou presque), Lily passe la parole à sa maman Natacha qui vient d'arriver chez elle avec Jean, le fils abandonné et miraculeusement retrouvé. Bill, son mari vaguement anglais, un peu aventurier, très généreux, vraiment grand et qui a appris à parler le français avec les tontons, ne se gêne pas pour faire un clin d'oeil à la sublime diva...

Je renvoie à Bill son clin d’œil. Ma fille n’en revient pas. J’en serais moi-même étonnée si je ne sortais pas de dix heures de route épique avec son mari. Le ton est donné dès notre arrivée à l’aéroport de Darwin…

– Dis donc, pouvez pas radiner ensemble ?
Liza m’avait prévenue, ne surtout pas me formaliser des manières de Bill.
Je sais bien qu’en dehors de Jean et moi, nos amis sont déjà arrivés mais tout de même ! Est-ce ma faute ? Impossible d’obtenir un visa. Je devais prouver que je ne suis pas soviétique sous prétexte que je suis née à Saint Pétersbourg. Exilée, poursuivie par les bolchéviques, naturalisée française, écossaise par mon mariage, qu’ai-je à prouver ? Que demande l’ambassade australienne ?
Il n’y aurait rien eu à faire sans l’intervention d’un ami de Sir Oliver. Encore lui, toujours lui ! L’ami fut délicat et je n’avais pas le choix, accepter son aide ou rester à Paris avec Jean, mon petit Ivan, mon Vanechka.

 

Bill se tourne vers moi, me tend la main avec un sourire radieux.
– Chère Natacha, je peux vous appeler Natacha ?
– Oui bien sûr. Bill… ?
– Je vous en prie. Avez-vous fait bon voyage ? Et Toi fiston ?
– Oui, ex…
Bill ne nous laisse pas finir. Il fronce les sourcils en regardant au-dessus de nos têtes. Il gronde.
– Ah mais, ce toupet, je te jure ! Je t’ai déjà dit mille fois que c’est pas la peine que tu rappliques si t’es le seul loustic !
Je sursaute à nouveau et attrape la main de Jean qui, lui, reste calme. Je vois même un demi-sourire se dessiner sur ses lèvres en même temps que ses yeux louchent vers la droite. Je fais de même et entrevois un jeune noir à peine troublé par le sermon et le regard furieux de Bill. Le pauvre enfant, la goutte au nez, un air de chien battu, tente de rentrer dans la voiture.
– Allez, cavale et aboule avec ton frangin, sinon pas de voyage à l’œil ! T’as pigé môme ?
Le garçon part en courant sur ses fines jambes et à une vitesse incroyable. Bill revient à nous.
– Je suis vraiment désolé Natacha, ces garnements vont rejoindre les anciens pour le grand rassemblement et si je n’emmène qu’un seul d’entre eux, les autres lui rendront la vie impossible. Et puis celui-là, il a besoin de comparses pour réviser les chants des itinéraires de ses ancêtres, il en oublie toujours une strophe.
– C’est à cet enfant que vous parliez ?
Les yeux de Bill font un tour et demi d’un côté, deux tours de l’autre. Il lève le sourcil droit, essaie de sourire, pince les lèvres et chuchote :
– Je suis vraiment confus… La politesse n’est pas mon fort, Lisette a dû vous prévenir… Et toi fiston, le voyage ?
Jean sourit jusqu’aux oreilles, hoche la tête et n’a pas le temps de répondre. Je suis perplexe et dois avoir les yeux ronds comme des billes. Quand il s’adresse à moi, Bill a tout du gentleman. Il est juste un peu plus décontracté avec Jean.
– Vous avez failli me trouver bien élevé, n’est-ce pas Natacha ?
– Je vous trouve en effet charmant.
– Ne le dites surtout pas à votre fille.

Clin d’œil. Le premier. Un peu déroutant. Nous n’avons toujours pas répondu à sa question concernant notre voyage. Je le sens intimidé… Cet homme gigantesque, qui paraît assez fort pour porter dix fois ma Liza, est touchant avec sa fausse désinvolture.
– Allons, allons, que désirez-vous savoir en attendant le chenapan et son frère ?
– Vous avez parlé de chant des itinéraires des ancêtres…
– Plus tard, plus tard… Quoi d’autre ?
– Tout, je souhaite tout savoir, voir, entendre, sentir, vivre et que sais-je encore pour me rapprocher de Liza, de vous.
– C’est seulement mon deuxième périple en voiture de la saison…
– Vous prenez l’avion ?
– Ah non, trop cher.
– Alors ?
– On bouge très peu pendant la sécheresse… Et pas du tout quand c’est la mousson d’ailleurs, sauf à monter dans la grotte.
– La grotte ?
– C’est de là que dévalent les chutes d’eau qui forment des billabongs.
– Billabongs ?
– Évidemment ici, à l’aéroport, c’est moins joyeux avec tous ces Aborigènes qui trainent et sniffent de l’essence…
– Sniffent de l’essence !
– Vous allez rencontrer nos voisins, ils n’ont rien à voir ! Ils ont sauvé ma Lisette, elle a dû vous le dire… À propos de Lily, il faudra que je vous présente la plus belle fleur du plus beau de nos lotus. Il fleurit justement à cette ép…

Je réussis enfin à couper Bill dans son élan.
– Bill, je vous en supplie, pourrions-nous finir un sujet avec d’en entamer un autre ?
–  Oui ? J’avais supposé que vous me poseriez toutes ces questions par politesse alors que le plus important est votre fille. Je me dépêche d’y répondre…
– Mais vous n’avez répondu à aucune de mes questions ! Et, oui, j’ai envie que vous me racontiez votre vie avec ma fille, que vous me permettiez de combler, un peu, ces vingt dernières années. Alors votre environnement me passionne d’avance.
– Vous ne savez pas encore tout ? Si je me réfère aux heures que Lisette passe à noircir les tonnes de papier que je lui rapporte du bar et autant où je la vois plongée dans vos lettres, j’imagine que vous en savez plus que moi…
– Si peu. Et la route va être longue, n’est-ce pas ? Nous avons le temps.
– Quelques heures en effet. Ça va secouer ! Il y a peu de routes goudronnées, beaucoup de pistes et pas mal de tôle ondulée.
– Tôle ondulée ?
– C’est la combinaison de nombreux passages et de la pluie. Le chemin finit par faire un tas de bosses comme de la tôle ondulée. On s’arrête régulièrement pour revisser ce qui doit l’être.
– Merveilleux !
– Nous ferons aussi quelques détours. Depuis bientôt trente ans que je sillonne l’Australie, je continue à visiter des lieux dont je ne me lasse pas et j’en découvre toujours de nouveaux. En cette saison des brumes, c’est encore plus beau, n’est-ce pas ?
– Oui, …
Bill me coupe à nouveau la parole.
– Vous sentirez aussi l’odeur de fumée. Pendant cette période où le sol garde encore un peu d’humidité, les Aborigènes du Territoire du Nord pratiquent le brûlis… C’est chouette n’est-ce pas ?
– Oui…
Je me fais la promesse de ne plus dire un mot.
– Les lieux les plus admirables sont souvent des sites sacrés ou des pistes chantées. Beaucoup sont malheureusement transformés en mines exploitées par les POHM… enfoirés !
Je ne tiens pas ma promesse :
– Pommes ?
– Et avides d’argent. Des idiots. Ils pouvaient demander aux bongs au lieu de creuser partout sans réfléchir, les sites ne sont pas sacrés par hasard.
Bongs ?
Pas de réponse évidemment. Je me tourne vers Jean qui regarde Bill intensément puis laisse aller ses yeux dans le vague. Sa façon de se concentrer. Il est en train d’apprendre quelque chose d’essentiel. Bill lève un sourcil, fronce les deux, gonfle les joues, baisse la tête et s’adresse à mon petit-fils.
– Fiston, t’es dans de bonnes mains. Tu rêves comme eux, tu vas tout comprendre au pays… Si t’es patient. Parce qu’ils vont pas causer à la demande. Ça tu peux courir. Moi je suis pas apte à t’expliquer comme il faut.
Jean semble déçu.
– Même pas un peu ?
– Observe d’abord, t’es encore trop jeunot sur le sujet même si je sais que tu as beaucoup lu… On en reparlera plus tard, ce n’est pas le moment, n’est-ce pas Natacha ?
– En effet.

Ma réponse est automatique, mon esprit est ailleurs. Vais-je reconnaître ma fille ? Comment vais-je la retrouver ? Qui est-elle aujourd’hui ? Peut-on savoir à travers nos courriers ? Nous avons toutes les deux refusé de nous téléphoner. Parler sans se voir ? Sans se toucher ? Sans s’embrasser ? Avec Jean, nous avons contemplé des milliers de fois le peu de photos qu’elle nous envoyait. Je sais qu’elle a fait de même avec les nôtres, beaucoup plus nombreuses. Et pourtant… Que se passera-t-il lorsqu’elle verra son fils en chair et en os ? Quelle importance finalement ? Je ne ressens que de la joie, et quelle joie !
– Quelle bonne idée !
Edgar m’avait prévenue : échanger par la pensée est un mode de communication comme un autre mais c’est un peu gênant.
– Ne vous en faites pas Natacha, je n’entends que ce que vous voulez bien partager… Ah ben, c’est pas trop tôt les morveux ! Allez, hop, dans la benne ! Mais pas comme ça p’tits crétins, vous allez me foutre en l’air les amortisseurs !
Bill se coupe lui-même la parole ! Il tempête contre les enfants qui sautent à pied joints sur les couvertures entassées à l’arrière de la camionnette. Ensuite, très calmement, il nous ouvre la porte, s’installe au volant et se tourne vers moi, dubitatif.
– Va falloir vous changer Natacha…

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