L1-C1 “Lily” (E7)

Dans “Mais où est Edgar ?”, mars 1964, Lagunndor
Résumé des épisodes précédents : Lily profite de la chaleur du feu et de sa famille, cette nuit magique où elle retrouve les êtres aimés après plus de vingt ans de séparation. Elle se souvient, son enfance, ses voyages et Le Caire... Après avoir découvert l'amour, elle vit l'enfer. Et ce n'est pas fini ! (Âme sensible, rappelle-toi que même si l'histoire a ses revers, elle a ses heureuses victoires !) 

Cet après-midi de mai 1942 où il fait déjà 38°C, je hurle. Des heures. Je n’ai qu’un seul cri durant toute la durée du travail : « Giovanni, Jean ». Les charitables cruelles bonnes sœurs me concèdent le prénom de mon amour qu’elles emmènent loin de moi à peine le cordon coupé.  Le donner à une nourrice je-ne-sais-où. Je n’ai plus aucune force. Rien de pire ne peut m’arriver.
Si, le pire peut toujours arriver…

Le couvent déménage et ne laisse aucune trace. Je n’ai plus rien à attendre, mes parents ne me retrouveront jamais, les atroces ont dit et répété à toute la communauté que mes parents ne veulent plus me voir. Moi je sais que c’est faux et je traite l’épouvantail et le vampire de tous les maux de la terre, je chante même à tue-tête cet air qu’on entend dans les tranchées : « Ô merde, merde de Dieu ! Les roses ont des épines et toi tu n’en as pas ! ». Je fais mener une vie d’enfer à toutes les sœurs du monastère même si, en dehors des deux mégères qui m’ont volé mon ange, elles sont plutôt gentilles. Je ne dors pas, saccage tout ce que je trouve, blasphème à toutes les messes de la journée. Je fais même mes besoins devant la porte des cerbères en aube noire. Les autres n’en peuvent plus, elles cherchent à me calmer mais rien n’y fait. Sauf une chose. Depuis le début de l’été…

En pleine canicule, je prends le frais à l’église. Un bel homme, grand, robuste, avec des yeux bleus pétillants et le crâne lisse et bronzé, assiste à la messe du matin. Dès que je le vois, je deviens sage, il m’intrigue. Il déjeune ensuite avec la Mère supérieure. Je le sais parce que je fouine partout et un jour je l’ai vu rentrer dans la chambre de Notre Mère. J’attends. Lorsqu’ils sortent, ils me trouvent plantée devant eux, arrogante. Que fait un homme ici ?
– C’est quoi cette greluche ? Dis-donc frangine, faudrait pas mettre de jolies poupées comme ça sur mon passage !
Cet homme se nomme William Pin mais tout le monde l’appelle Bill, même sa sœur, la Mère… Ce n’est pas très clair…
– z’en faites pas ma petite dame, ces cathos, ils s’emmêlent les pinceaux dans les histoires de famille. Ils croient que Dieu est le Père, le mari, le Fils et même l’Esprit. Faut pas les écouter ! Votre Mère supérieure est bien ma sœur, mais ce n’est pas votre mère et je ne suis pas votre frère. C’est mieux maintenant ?
La Mère lève les yeux au ciel mais ne dit rien. Je la vois même sourire. Elle me propose que nous déjeunions ensemble une prochaine fois. Je ne sais pas. Je souffre trop. Je ne serais pas de bonne compagnie. Je veux disparaître. Encore… Et les jours passent. Je ne vois plus l’homme qu’à la messe. Je pense à lui mais je crois que mes blessures ne guériront jamais, je ne veux pas faire subir mon malheur à quelqu’un d’autre.

Pourtant, je finis par accepter le déjeuner. Nous sommes au mois d’août, mon fils a trois mois aujourd’hui et je l’imagine câliné par sa nounou, entouré par une famille aimante, bien mieux loti qu’avec moi, pauvre mère isolée rejetée de tous. J’écoute la Mère et son frère converser avec allégresse, tout semble simple, j’entrevois un brin de lumière à travers ma nuit sans fin… Lorsque d’un coup, le pire revient à la charge !
Les deux vilaines rentrent sans frapper, se mettent au garde à vous et annoncent d’une seule voix une abomination. On me dit que je suis tombée, que j’ai perdu connaissance et qu’on ne pouvait pas me ranimer. Que je suis restée deux jours sans ouvrir les yeux, que je ne bougeais pas plus qu’une momie. Je me souviens pourtant m’être levée d’un coup, avoir hurlé et être retombée sans force. Je vois mille étoiles, une blouse blanche et le bel homme. Je referme les yeux mais rien n’y fait, mes sens sont en éveil. L’horreur a enfin atteint mon cerveau, je ne peux plus la nier. La blouse blanche me prends la tension, m’oblige à rester allongée alors que je veux bondir à nouveau. On me dit que j’ai les yeux hagards. Sûrement parce que des images m’assaillent. Comment trouver les mots ? Le bel homme fait un geste de la tête, comme s’il disait « oui, c’est cela, c’est bien cela, je suis désolé, il faut accepter. Je serai toujours là, je ne vous abandonnerai pas ». Dois-je le croire ? Ses yeux me disent oui. Puis-je faire confiance à nouveau ? Il continue à hocher de la tête et cette fois, il ajoute, convaincu et convainquant : « Vous avez bien entendu mais je vous promets, vous allez revivre. Vos parents sont décédés dans le bombardement qui a frappé la maison de la nounou de votre fils, tués également. Ils seront avec vous dans votre nouvelle vie sans eux, vous comprenez ? ». Cette étrange formulation me parle. Je remets les mots dans l’ordre : le quartier de la nourrice a été soufflé… Natacha avait rejoint Sir Oliver pour chercher Jean… J’ai froid. Des frissons parcourent mon corps. Une douleur insupportable me prend au ventre. J’entends le silence. Je ne vois plus rien. Je m’écroule. Deux bras vigoureux me retiennent, deux yeux bleus comme la mer corse m’imposent le courage. Pourtant, je me sens ramollir, me liquéfier. Je glisse à nouveau. Sur des pieds nus. Je me sens esquisser un demi-sourire. Est-ce possible ? Tout est folie. Je m’appuie sur une grosse boule comme celle qui est en bas de l’escalier à la maison et à laquelle je me rattrape quand je viens de faire le zouave sur la rampe. La boule bouge et elle assène avec une voix grave et autoritaire :
– Je vous emmène vous soigner, demoiselle.
Il n’y a rien à soigner. Je suis morte. Je n’existe pas. Je n’ai jamais été. Je ne suis rien. Je suis une coquille vide qui ne sait même pas ce qu’elle fait et qui se laisse faire.
Ici ou là, peu m’importe.

Confiant en l’avenir, aussi peu disert que moi, Bill m’emmène retrouver sa seconde famille à Lagunndor. Voyage interminable en bateau. Je ne sors pas de ma cabine. ce compagnon à la patience infinie m’aide à avaler trois bouchées par repas. Arrivés au fond du fin fond du nord de l’Australie du nord, j’aperçois une quinzaine de noirs assis dans le lit d’une rivière et formant un grand U. Ils murmurent. Bill sourit. Pluie d’Ange est de dos, il tonne sans bouger d’un millimètre :
– Ramène ta fraise et ta belle mon coco, on n’attend plus que vous. Deux jours qu’on est à pied d’œuvre pour Blanche rêveuse.
Bill se fond dans la tribu qui rêve pour moi. Ensemble, ils me veillent, me soignent, m’évitent de sombrer, m’apprennent à rêver moi aussi. Ils me nourrissent d’amour inconditionnel et mettent à nu mon cœur, mon esprit et mon corps. Ils patientent. Roserouge supporte mes insultes, essuie mes larmes et partage ma douleur. Des mois. Elle est formelle :
– Ce n’est pas ton moment, ton cœur n’est pas prêt de lâcher. Tu es maintenant capable de surmonter toutes les épreuves, tu es forte, rien ne peut t’atteindre, tu es habitée. Tu es prête pour assister à notre cérémonie.
Et elle m’entraine retrouver les autres femmes dans leur grotte sacrée. Toutes peignent sur mon corps, m’entraînent dans leurs chants et leurs danses. Trois jours. Je ris pour la première fois depuis si longtemps. De retour à la communauté, Pluie d’Ange pose sur moi son regard bienveillant et autoritaire et me tend les mains, paumes ouvertes. Je le regarde étonnée, comment sait-il ? Il m’encourage d’un geste de la tête et je me plonge dans ce réseau de lignes entremêlées, beaucoup plus difficiles à décrypter que celles d’un Européen. Pourtant, ses rêves m’apparaissent avec quelques moments de sa vie et ses choix parfois difficiles…
– Tu sais lire dans la main, cœur, tête, vie, destinée…
– Attends, attends ! Les amies russes de ma mère m’ont appris à interpréter le sens des lignes de la main. Ce n’est pas sorcier, juste un peu technique. Une main te dit ce que te donne la vie et l’autre ce que tu en fais. Entre les deux, tu vois ce qui a provoqué ces bifurcations. Avec l’habitude, tu reconnais des signes, les maladies, les rencontres, les voyages… Tu peux alors donner quelques repères pour l’avenir.
– Oui, comme nous…
– Attends, attends…
– Quoi encore ?
Pourquoi ce sourire malicieux ? Roserouge devance ma demande :
– Si tu ne disais pas un mot quand tu étais éveillée, tu te rattrapais dans ton sommeil. Une vraie pipelette. Tu doutais tristement de ces amies russes qui t’avaient prédit un avenir de souveraine, une vie épanouie et une famille aimante. Tu criais « Vous m’avez menti ! Vous n’avez pas le droit ! ». Et tu racontais tes propres expériences. Tu nous as impressionnés, c’est pour cela qu’on te propose d’utiliser tes dons…
– Mes dons ? Quels dons ?
Pluie d’Ange insiste :
– vision, conscience affutée, constance, empathie. Nous aussi on interprète les rêves. On peut se tromper et vouloir réactualiser trop tôt un itinéraire d’un voyageur ancestral. Il nous faut beaucoup de patience et d’humilité.
Alors, petit à petit, j’intègre la loi du Rêve de mes nouveaux cousins, je me laisse imprégner de leur culture qui ne peut pas mourir : « Chaque créature a un esprit Rêve qu’il faut respecter. Les hommes et les femmes sont les gardiens de la terre, notre maison, les frères et sœurs de l’eau qui rend fertile, des arbres, des animaux terrestres, des oiseaux, des insectes, des animaux marins, des collines, des trous d’eau, des grottes et de tout ce qui nous entoure. On ne rêve pas seulement les êtres ancestraux – le serpent arc-en-ciel, le kangourou géant, le bâton à fouir, l’opossum, la rivière sans fin, les émeus géants -, on rêve aussi ce qui est ou qui était sous terre. Nous actualisons. On a même réactualisé le chemin de fer ! Notre loi ne peut pas disparaître, nous appartenons à la terre. Nous la racontons, la chantons en marchant, nous la dansons, nous la peignons ».

Je peux aimer à nouveau…

– Voilà qui est dit. Maintenant, savoure ta cinquième vie.
Et si là, maintenant, le temps s’arrêtait ?
– Faut pas pousser, j’ai un croco à mettre sur le feu moi !
Et je surprends un clin d’œil en direction de Natacha…

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