L1-C1 “Lily” (E6)

Dans “Mais où est Edgar ?”, mars 1964, Lagunndor
Résumé des épisodes précédents : Lily aime Bill, Lily adore Edgar, Lily est folle de Lagunndor et de ses habitants - quand ils sont là car ils pérégrinent encore plus que moi. Lily avait déjà aimé, Lily a voyagé pendant la guerre... Le Caire est une ville pleine de surprise... Lily est amoureuse de Giovanni...

Alors que sur le champ de bataille, les troupes australiennes, italiennes, françaises, anglaises et allemandes se battent dans une incroyable pagaille, nous attendons avec joie et naïveté l’enfant que je porte. Nous voulons qu’il naisse loin de cette guerre, nous nous marierons plus tard. Où fuir ? À San Francisco bien sûr ! Rejoindre Dorothée, l’amie de maman qui m’a vue naître et qui a dû fuir l’Europe avec sa fille en 1937 – une autre histoire de guerre, hélas…

Je suis sûre qu’elle sera enchantée de me revoir et je pourrais enfin dire la vérité à maman. C’est tellement triste de lui mentir dans chacune de mes lettres… J’aimerais aussi tout raconter à papa même si j’appréhende sa réaction. Il me reproche de plus en plus mes longues absences et critique « mes fréquentations » – c’est ainsi qu’il parle de Zaïda. Étrange… Malgré sa position dans l’armée, il a toujours eu un esprit ouvert et même parfois révolutionnaire. Que sait-il qu’il ne me dit pas ?
Peu importe, avec Giovanni et Zaïda, nous imaginons un plan infaillible que nous sommes sur le point de réaliser, prendre le prochain navire qui accepte encore des passagers.
Nous sommes sur le quai, prêts à embarquer.

Tout à coup, j’entends crier mon nom. Je ne me retourne pas, je sais qui m’appelle Alys, une des personnes que j’aime le plus au monde et celle que je déteste le plus à ce moment précis. Que fait mon père ici ? Giovanni lui, se retourne. Puis revient vers moi. Il est blême. Il est calme. Et j’entends sa voix pour la dernière fois, nous le savons tous les deux : « Les italiens sont ici, ils m’ont retrouvé ». En même temps, je sens une main m’attraper par le col et me soulever comme une brindille. Giovanni aussi décolle du sol et nous courrons dans le vide tous les deux. Je croise son regard pour la dernière fois, nous le savons tous les deux. Tous les deux… Cet instant dure une éternité, une infime seconde et mon cœur se casse. Si à ce moment on me posait, je fondrais, je disparaitrais, emportée par le poids de ma douleur. Mais je suis toujours dans les airs et le bras qui me soutient est puissant. J’ouvre la bouche. Sir Oliver me souffle à l’oreille : « Chut, pas un mot Aliochka. Nous ne pouvons plus rien pour lui ». Papa me sert contre lui, je ne vois plus rien, il m’empêche de bouger. Je crois qu’il tente de me consoler. Mais alors, pourquoi son regard est-il si amer quand je lève les yeux vers lui ? Il sourit tristement mais pas de mon chagrin. Je tremble. Il me pose et m’oblige à marcher, vite.
– Papa, tu me fais mal !
– Tu allais t’enfuir avec ce… avec cet… avec la faute que tu portes dans… tu es sans vergogne !
– Mais papa, tu as toujours dit que tu m’aimerais quoiqu’il arrive !
– Ce que tu as fait est impardonnable…
Je ne l’avais jamais entendu bafouillé. Sir Oliver a toujours des paroles précises et il sait toujours ce qu’il fait. Que se passe-t-il ? Et puis, comment sait-il ? Non, ce n’est pas…
– Zaïda ?
– Oui ton amie m’a prévenu dès qu’elle a appris que les Italiens avaient retrouvé la trace de ton espion. Elle est très inquiète pour toi. Et moi qui n’avait plus de tes nouvelles depuis des mois ! Que croyais-tu ? Qu’espères-tu ?
– Rien, rien, je ne veux rien. Seulement retrouver mon amour ! S’il te plaît, sauve-le, aide-moi…
– C’est impossible…
– Rien n’est impossible, tu l’as toujours dit !
Mon père sert les dents, ses yeux lancent des flammes, sa bouche se tord, ses mains sont crispées. Pour la première de ma vie, je vois mon père se mettre en colère. Noire. Sa voix est blanche, je suis stupéfaite.
– Nous sommes en guerre ma fille ! Les Italiens sont nos ennemis ! Te rends-tu compte ?
– Mais il est dans notre camp !
– Es-tu devenue idiote ? Si je m’interpose, c’est toi qu’on emmène. JE NE PEUX RIEN FAIRE !
Il rugit comme jamais je ne l’ai entendu. Cinq mots, détachés, lentement, qui résonne dans ma tête qui tourne. Sir Oliver me rattrape de justesse au moment où je me sens glisser. Tout devient flou.

Quand j’ouvre les yeux, je suis couché dans un lit ridiculement petit et surmonté d’un crucifix. La chambre est minuscule, il n’y a presque pas d’espace entre le lit, un bureau de nain et deux cornettes en grand conciliabule à voix basse. Sous les cornettes, une tête d’épouvantail et un visage de vampire, un nez crochu et un nez en trompette, deux aubes noires et des mains velues. Un cauchemar. Une caricature. Un couvent ? Une voix de crécelle sortie de la bouche sans lèvre de la nonne au nez crochu m’interpelle :
– Alors mademoiselle ? Enfin réveillée ?
Une autre voix, sinistre, celle du nez en trompette, conforte mes pires craintes :
– Votre père – un saint homme ! – vous a confié à nous le temps de… Le temps que… Enfin, vous voyez ! Votre pêché ! Si je ne me retenais pas… Petite dévergondée !
Les affreuses parlent en même temps, se disputent, j’entends des sons comme des grincements, j’ai mal à la tête, je ne vois plus rien… Et puis les sons redeviennent audibles :
– Ah mais non, elle ne va pas recommencer à tomber dans les vappes ! Quelle plaie cette débauchée !
– Tais-toi donc ! La mère va nous entendre. On doit protéger cette chère enfant.
Le ton est sarcastique. Et à nouveau ça chuchote. Je suis devenue folle. Oui, c’est cela, je suis dans un asile…
Non, je suis bien dans un couvent, fermé, sans possibilité de m’échapper. Les deux mauvaises sœurs qui me gardent affirment que je n’ai que ce que je mérite… Elles le répètent à chaque fois qu’elles m’apportent de la nourriture ou m’emmène marcher dans le jardin du monastère. Les jours passent, vides. Je ne peux même pas mourir, les répugnantes religieuses à la solde de mon père me surveillent comme le lait sur le feu en attendant que j’accouche. Je souffre le martyr, je ne mange plus. Elles me gavent. Je vomis. Elles finissent par s’affoler et appellent le traitre. Le colonel Sir Oliver Musselborough, qui s’est débarrassé de sa fille adorée comme d’un déchet, vient m’embrasser et me permettre de pleurer. Il me parle doucement, comme avant…
– Ma chérie, tu dois rester cachée. Et puis, il faut réfléchir…
– Réfléchir à quoi ? Que veux-tu dire ? Où est maman ? Sait-elle où je suis ?
– Ta mère est en Corse, elle ne sait rien. Je dois repartir au front.
– Mais réfléchir à quoi ? Quand est-ce que je rentre ?
Je me rends compte que j’ai crié comme je le faisais enfant et papa fronce les sourcils avec une petite mimique moqueuse comme avant. Tout cela était donc bien un cauchemar, le bon temps est revenu… Et puis, je regarde mon ventre. Je lève les yeux vers mon père. Je ne lis rien dans les siens. La chaleur a disparu. Non, nous ne sommes pas « avant ». Je ne suis plus une enfant… Je baisse à nouveau la tête et je décide de sauver mon bébé quoiqu’il advienne. Je lève à nouveau les yeux avec un faible espoir. Inutile. J’aperçois à peine un dernier regard de la part de Sir Oliver, mélancolique, et la porte se referme, doucement. Je sais qu’il ne reviendra pas et je ne sais toujours pas à quoi je dois réfléchir.
Les mois passent. J’ai beau écrire à Natacha, je ne reçois aucun courrier. Les monstres à cornettes ricanent.
– C’est la guerre, mademoiselle.
– Maman est en Corse libre et Le Caire est une base alliée. Je ne comprends pas, j’ai envoyé au moins dix lettres !
– Que voulez-vous, elle ne tient sûrement pas à vous revoir. Vous devez réfléchir, n’est-ce pas ?
C’est la crochue qui me terrifie avec ces mots. Non maman ne m’abandonnerait pas. Pas elle. Il s’est passé quelque chose. Réfléchir, réfléchir… À quoi bon sang ! Je me tais. Qu’elles sortent ! Je ne veux plus voir ces odieuses personnes. Je veux, je ne veux pas… Quelle différence ? Quelle importance ? Une seule chose me maintient en vie, me fait vibrer, m’émeut, m’enchante parfois, me fait oublier le reste. Parfois, parfois seulement. Le bébé gigote. Je porte la vie. L’avenir ne peut qu’apporter du bonheur… Je me laisse bercer par les chants des autres moniales à l’heure des vêpres. C’est si beau ! Ces femmes-là doivent être bonnes. Elles m’aideront. Elles ne me connaissent pas, c’est tout. Dès qu’elles me verront, elles auront pitié, elles m’écouteront.
Illusion…
Et puis…

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