L1-C2 “Natacha” (E3)

Dans “Mais où est Edgar ?”, mars 1964, Lagunndor

Résumé des épisodes précédents : Lily, la fille de Natacha, a fini de raconter sa vie quotidienne et ses souvenirs qui seraient tristes si elle ne venait pas de retrouver sa mère et son fils Jean. Natacha raconte à son tour, à commencer par le trajet de Darwin à Lagunndor avec Bill. Voyage épique auquel viennent se joindre une ribambelle d'enfants. Bill amorce tous les sujets intéressants mais ne les termine jamais... Jusqu'à se retrouver face à un énorme bolide. Submergée par les émotions, Natacha s'endort...

Le son revient, la voix de Jean avec ses expressions de jeune…
– Les noirs vautrés…
– Les Abos affalés à l’ombre des arbres et qui insultaient la flicaille ?
– Ouais…
Vanechka et ses « ouais », rien à faire !– Doit pas être jouasse ta grand-mère quand tu dis ouais…
– Bof !
Il le fait exprès, j’en suis sûre ! Je ne relève plus, même en pensée ! Bill ricane, Jean ne se laisse pas intimider.
– Ouais, elle râle mais elle s’en tape… Sauf ouais et bof, au fond. Je vais faire gaffe.
– Vous êtes de sacrés phénomènes ! Je comprends mieux d’où vient ma belle…

Un long silence.
Je retrace cette journée comme si nos dialogues s’enchaînaient. Or, ils suivent le rythme de la route et de nos cerveaux accablés par la chaleur et l’humidité, au triple ralenti. Une des lettres de Liza me revient en mémoire : « Vous verrez, ici vous aurez parfois l’impression que le temps s’étire. Au début tout vous semblera lent et ensuite vous aiguiserez votre sens de l’observation et vous saurez qu’il est impossible d’aller plus vite. Vous ne vous poserez même plus la question, vous laisserez faire et saurez avec les Aborigènes s’il faut bouger ou patienter. Les manifestations de toute sorte sont si intenses, vous voudrez rester vigilants et là aussi, vous saurez que c’est impossible. Vous ferez alors confiance au temps, vous n’essaierez plus de compter. L’intensité de la vie dépasse l’entendement, vous arrêterez de vouloir maîtriser… Je sais maman que tu sais déjà tout cela… ». Ces mots m’avaient surprise, ils sont limpides maintenant même si je ne pourrais pas expliquer exactement ce que je ressens et pourquoi ils sont si évidents…

Jean rompt le silence. Doucement, comme s’il entrait à pas feutrés dans un lieu interdit.
– Lily… Maman…
– Faudra t’y faire gamin, c’est ta mère.
– Elle a beaucoup évoqué vos voisins dans ses lettres, leur sagesse et aussi leurs voyages spirituels…
– Ils ne sont pas tous comme eux. Dans les villes, l’alcool, le sucre, les cigarettes, la drogue, et même l’essence, ont envahi leur monde. Il ne faut pas juger, ils ne rêvent plus… Pour l’instant. Ils ont tout perdu depuis longtemps. Ils ont été massacrés puisque l’Australie a été décrétée terra nullis quand les anglais ont débarqué. Terre sans personne. Tuer les noirs n’est pas un crime, même pas des hommes dit-on encore parfois. Va savoir comment ça se fait qu’il en reste encore.
– Et toi, tu participes à faire bouger tout ça…
– Et puis quoi encore ! Je copine, c’est déjà pas mal. Et fais pas l’innocent, tu sais bien que je suis venu pour les étudier.
– Et tu es resté…
– Pas le choix. Ta vieille, elle pouvait pas se débiner et Roserouge ne voulait plus la quitter. Tu vas voir, y vont te plaire les nôtres du bout du monde !
– Je croyais que c’était d’abord toi qui avais pris racine !
– Ta bonne-maman te trouverait impertinent. Tu me plais vraiment !
– Je suis sérieux… Dans tes articles, tu prends de plus en plus parti. Anthropologue, c’est une excuse maintenant.
– Je savais bien que t’avais de l’instruction ! Ok, je te l’accorde monsieur le savant, j’ai envie d’être là pour voir les tribus se reconstruire. Petit à petit avec les moyens du bord. Ils profitent des cérémonies pour marcher sur les traces des ancêtres, dessiner et chanter la terre.
– Comme vos petits protégés à l’arrière ?
– Oh, ceux-là, ils naviguent entre les deux mondes. Des futurs défenseurs des droits de la terre peut-être… Je rêve bien sûr. Comme eux… On se demande comment ils supportent les blancs…
– Les descendants des POHM…
– Yes, Prisoner of His Majesty. L’Australie est d’abord une prison. T’as volé un bout de pain à Londres et te voilà à arpenter un désert où y’a que des natifs !
– Les natifs ou les bongs, c’est du vocabulaire raciste ?
– Natifs, ça dépend. Bong oui, dis pas ça surtout, sauf si t’es moi. Lisette affirme que nos amis me passent tout, même les injures…

Je me réveille d’un coup avec une image ancrée dans la tête, les lacs Melu et Capitellu près de Corte, notre refuge corse. Les deux lacs préférés de Liza, suspendus au dessus du vide. Ai-je vue dans mon demi-sommeil ces collines émerger de la brume, une blanche puis deux, trois, de plus en plus ocres et vertes, touffues, monumentales, et la suivante plonge dans une forêt qui pousse sur une roche abrupte au-dessus d’un fleuve disproportionné. Je crie presque :
– Une falaise rouge sur une mer d’eucalyptus… Tout est bleu et noir au fond…
– Vous êtes vraiment étonnante Natacha ! Elles sont en effet là les gorges mais on ne les voit pas encore.
Mon esprit continue à divaguer. Bong, billabong, chutes d’eau. Personne ne s’étonne quand je m’écrie :
– Billabongs ?
– Oui Madame, on va bientôt se baigner… Tout dépend de nos arrêts et des tronçons de route qui restent encore inondés. J’espère que pousser un 4×4 ne vous fait pas peur.
– Vous plaisantez j’espère !
– Oh moi j’aimerais surtout avoir récupéré de nombreux camarades de brousse, voyageurs paresseux. Ils adorent jouer et sont très forts. C’est désordonné mais très efficace. Patience est la vertu la plus utile en Australie.
Notre conversation est complètement décousue.
– Ces trous d’eau sont profonds ?
– Parfois.
– Au point d’engloutir votre voiture ? Je vois votre pot d’échappement à hauteur du toit…
– Ça peut arriver, quand on a l’imprudence de se déplacer durant la mousson. Nous on reste à la maison sauf quand notre cabane monte sur la colline.
Liza y avait allusion dans ses lettres. Je n’ai toujours pas compris comment une maison fait pour monter.
– Monte ?
– On flotte.
– Cessez de vous moquer de moi, Bill !
– La maison est sur pilotis et elle a plusieurs étages. A la saison sèche, nous restons en bas et dès que l’eau monte, on fait pareil. Il faut supporter le bruit de la pluie. Parfois, nous descendons.

Je cesse de poser des questions, je perds courage à attendre une réponse que je sois capable de décrypter. Bill a pitié de mon regard vide.
– Nous voyageons, comme tout le monde ici. On descend jusqu’à Alice Spring, chez des amis. On le faisait surtout quand Edgar était petit pour le laisser courir. La saison sèche n’est pas non plus facile. Le sol devient si aride qu’il fait des crevasses. Les animaux s’épuisent et nous ne sortons que la nuit.
– Et pourtant vous adorez ce pays…
Je commence moi aussi à être fascinée, comme prise par un sortilège. Une heure passe, deux peut-être. Peu importe, n’est-ce pas ? Quelques Aborigènes sautent dans le pick up et se mettent à chanter. Étrange mélodie. Je les imagine à l’opéra.
– Vous avez parlé Natacha ! Ils pourraient avoir du succès, qui sait ? Accompagnés par un didgeridoo c’est encore plus entrainant.

Didgeridoo ? Je ne demande rien. Je ne veux plus poser de question ! Nous longeons un fleuve. Bill ferme les fenêtres. Il se concentre en jetant parfois un œil à droite ou à gauche. Derrière, plus une seule tête ne dépasse. Plus un bruit. Que se passe-t-il ? Tout à coup, Jean s’excite.
– J’en vois un !
– T’as de bons yeux mon gars.
– De quoi parlez-vous ?
– Vous voyez ce tronc d’arbre dans l’eau, avec des épines ?
– Celui que ressemble à un palmier ?
– Un salty qu’on confond avec un palmier ! On me l’avait jamais faite celle-là !
– Mais enfin, pouvez-vous m’expliquer ?

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