L1-C2 “Natacha” (E2) [et Bonne annĂ©e 2024 đŸ„‚]

Dans “Mais oĂč est Edgar ?”, mars 1964, Lagunndor

[Vous avez de la chance, j'espĂšre que vous apprĂ©cierez, voici l'Ă©pisode 2 de Natacha. J'avais prĂ©vu un autre post car en ce moment, j'ai abandonnĂ© les aventures de JosĂ©phine & Capucine faute de temps. Oui, je dĂ©coupe des cartes postales et c'est bigrement chronophage... Je vous raconterai pourquoi une autre fois 😇. Sympa, non?]
[Pensez Ă  lire Lily si ce n'est pas dĂ©jĂ  fait. Je vous fais grĂące de l'avant-propos qui relate mes Ă©tats d'Ăąme. Peut-ĂȘtre faut-il commencer par prendre une aspirine 😎]

RĂ©sumĂ© de l'Ă©pisode 1 : Venu les chercher Ă  l'aĂ©roport de Darwin, Bill accueille Natacha et Jean d'une façon plutĂŽt cavaliĂšre ! Il parle, il parle, il coupe la parole, il commence Ă  prĂ©senter quelque chose et ne finit pas ses phrases... Écoute-t-il ? Est-il Ă©mu ? 
Au moment de prendre la route, il regarde Natacha, dubitatif : 
- Va falloir vous changer...

– Pardon ?
– On va rouler plusieurs heures et votre beau tailleur ne va pas supporter ma guimbarde

Je suis en effet la seule correctement habillĂ©e en dehors des policiers et militaires en uniforme. Les autres sont trĂšs dĂ©contractĂ©s quand ce n’est pas dĂ©braillĂ©s. Et pas seulement les jeunes. Bill porte un short qui semble avoir fait la guerre de 14 et je ne suis pas sĂ»re que sa chemise soit plus jeune.
– Profitez-en pour faire un tour aux petits coins, ce sera utile de toute façon.
J’obĂ©is. Que faire d’autre ?Quand je reviens, les enfants continuent Ă  sauter sur les couvertures et les hommes sont en grande conversation. Tous se tournent vers moi et je surprends Bill s’apprĂȘter Ă  imiter Jean qui siffle comme un voyou. Combien de fois lui ai-je rĂ©pĂ©tĂ© que c’était insupportable ? Peine perdue.
– Bonne maman, votre pantalon est ravissant.
– Cessez de vous moquer vilain garçon, je n’ai rien d’autre Ă  me mettre.
Tous les visages se tournent vers moi, puis vers mes trois valises volumineuses que Jean a laborieusement rĂ©ussi Ă  entasser Ă  l’arriĂšre, puis Ă  nouveau vers moi et ainsi trois ou quatre fois. Sourcils levĂ©s, front plissĂ©, sans commentaire. J’aime ces nouveaux compagnons. Seul Bill rĂ©agit, avec une question inattendue :
– Natacha, Jean, rassurez-moi, vous ne parlez pas toujours de cette façon
 AmpoulĂ©e ?
Je ne rĂ©ponds pas. Chacun son tour. Nous parlons comme cela nous chante, selon notre humeur. Dans ma famille Russe, nous Ă©tions plutĂŽt anti-conformiste, pas de vouvoiement. Hors propos avec les Écossais. Mais allez savoir pourquoi, on s’est adaptĂ©s Ă  beaucoup de nos amis français qui se vouvoient, mĂȘme en famille. Ce n’est pas guindĂ©, c’est respectueux. Avec d’autres amis, on se tape dans le dos et on s’apostrophe. Liza et Jean sont habituĂ©s Ă  ces changements de registre, comme Ă  leur diminutifs si mignons, Aliochka, Vanechka.

Je commence Ă  m’amuser autant que Bill qui me scrute du coin de l’Ɠil en m’ouvrant la porte. Il y a deux places sur la banquette. Pas bien grandes. J’hĂ©site une seconde et monte la premiĂšre. Jean vient se coller Ă  moi et nous haussons les Ă©paules, joyeux.
– C’est parti ? Bien attachĂ©s ?
Je regarde autour de moi. Pas de ceinture.
– Ah, j’oubliais, on a retirĂ© les ceintures. Trop dangereux ! Quand on valse dans l’eau, faut pas trainer pour sortir. C’est aussi pour ça qu’on laisse les fenĂȘtres ouvertes.
– Vous blaguez Bill ?
– Non, non. D’ailleurs je vous promets d’ĂȘtre sĂ©rieux Ă  partir de maintenant.
Jean pouffe, il va s’étouffer. C’est contagieux. Avec tous les enfants venus nous rejoindre, nous explosons littĂ©ralement. La voiture de Bill est secouĂ©e par nos rires qui reprennent Ă  peine s’arrĂȘtent-ils. C’est comme si la tension accumulĂ©e depuis des mois retombait d’un coup.
– Allons, allons

Est-ce possible ? Bill reprend son sérieux le premier.
– Commençons par le commencement donc.
Nous sortons de l’aĂ©roport et nous dirigeons vers Darwin avant de nous engager dans l’intĂ©rieur des terres. Lily m’a tout expliquĂ© dans ses lettres. Le bush, les kangourous, les wallabies, les koalas, les varans de toutes tailles, les Galah rosalbins, les six cents espĂšres d’eucalyptus, la terre rouge craquelĂ©e Ă  cause de la sĂ©cheresse ou bien submergĂ©e par une eau torrentielle selon la saison. Et puis les grottes, je n’ai pas tout compris Ă  ce propos :
– Vous avez parlĂ© des grottes 

– Ah, j’oubliais, nous allons aussi nous arrĂȘter pour remplir le pick-up. Les AborigĂšnes adorent monter Ă  l’arriĂšre du camion. Ils s’entassent parfois Ă  quinze, en Ă©quilibre, refont le monde et chantent. Parfois ils saluent les arbres, les animaux ou les points d’eau.
J’abandonne ! Laissons-nous porter par cet homme inclassable, gĂ©nĂ©reux et brouillon. Il est si attachant.
– C’est gentil ça !
Bill n’écoute donc que mes pensĂ©es ?
– Quand ça m’arrange.
Grand sourire irrésistible.

– Bon. Allez. Parlons des grottes. Il y en a deux prĂšs de chez nous, gigantesques. Elles sont creusĂ©es au milieu des falaises. On y prend le frais pendant la saison sĂšche, invitĂ©s par la tribu. Nous faisons un peu partie de la famille, Ă©loignĂ©e bien sĂ»r. Leur systĂšme de parentĂ© est un vrai casse-tĂȘte, je vous passe les dĂ©tails. Nos voisins vous le prĂ©senteront eux-mĂȘmes. Vous me direz si vous y comprenez quelque chose.
– Je connais un peu grĂące Ă  mon pĂšre mais tel n’est pas le sujet. Cher Bill, les grottes… Sont-elles creusĂ©es naturellement ?
– Ah vous connaissez

– Bill !
– Pardon.
Sourire. Il reprend, daignant enfin me répondre.
– Oui. Non. Ça dĂ©pend. Au bord de la mer, ce sont les vagues millĂ©naires qui les ont formĂ©es et on peut y accĂ©der Ă  marĂ©e basse. Dans le pays, elles sont Ă  plusieurs dizaine de mĂštres du sol, parfois cent. Inaccessibles bien entendu. Et pourtant, elles ont Ă©tĂ© amĂ©nagĂ©es pour y vivre et vous apercevrez parfois du monde autour d’un feu.
– Comment montent-ils alors ?
– MystĂšre


Je soupçonne Bill de jouer Ă  nouveau avec ma naĂŻvetĂ©. Regards complices au-dessus de ma tĂȘte entre mes deux compagnons. En dehors de moi, plus personne ne regarde la route. EmbardĂ©e. Je m’empare du volant, effrayĂ©e. Les enfants Ă  l’arriĂšre sautent de joie et crient quelque chose que j’interprĂšte comme : « Encore, encore ! ». Bill a pitiĂ© de moi et reprend calmement le volant. Je tente de continuer mon interrogatoire.
C’est sans compter sur une vision d’horreur. Un engin de la taille d’un train de marchandise fonce sur nous. Coup de volant sur le bas cĂŽtĂ©, gerbe de terre rouge, stop d’urgence. Juste Ă  temps pour voir passer Ă  vive allure un camion et ses trois remorques, chacune plus grande qu’un wagon Ă  bestiaux.
– Soixante quatre roues pour les plus petits, oui Madame ! En cas de crevaison, les chauffeurs s’en rendent Ă  peine compte. Ils mettent un kilomĂštre Ă  s’arrĂȘter quand ils sont lancĂ©s Ă  pleine vitesse. C’est le plus grand danger de la route avec les vaches. Celles-ci flĂąnent parfois sur la route et on les voit Ă  la derniĂšre minute.
– D’oĂč les pares-buffles ?
– Et oui !
Je n’étais dĂ©jĂ  pas tranquille… Cette fois, je me demande si je reverrais ma fille un jour.
Second clin d’Ɠil d’un Bill imperturbable.
– Pas d’inquiĂ©tude Natacha. La vĂ©gĂ©tation est encore dense mais j’arrive Ă  voir ces trains de la route suffisamment tĂŽt.
Nouveau sourire irrĂ©sistible. Jean Ă©clate de rire. Bill hĂ©site puis me donner un coup de coude magistral dans les cĂŽtes. Je perds l’équilibre et tombe sur Jean qui se cogne Ă  la vitre. Je secoue la tĂȘte dans tous les sens et commence enfin Ă  rĂ©aliser oĂč je suis, avec qui je suis et pourquoi je suis lĂ . Tout le monde retient son souffle, y compris nos passagers Ă  l’arriĂšre. Finalement, l’hilaritĂ© me gagne en mĂȘme temps que je pleure ! Personne ne s’étonne et on se dĂ©sintĂ©resse de moi pour m’offrir la paix dont j’ai besoin.

Je respire un grand coup, ferme les yeux et ressent une terrible envie de dormir

– Bonne-Maman ?
– T’inquiĂšte petit, ça en fait des Ă©motions.
La voiture s’arrĂȘte. Les portes s’ouvrent. Je sens l’odeur de la terre encore humide sous un ciel limpide et un soleil de plomb. Les enfants se sont tus. Bill me porte comme une mariĂ©e et me voilĂ  assise Ă  nouveau, cĂŽtĂ© vitre cette fois. Les portes claquent. Les enfants piaillent Ă  nouveau.
– Vas-y mon gars, pose les questions de ta bonne maman, elle entend tout.
– Vous croyez ?
– Dis fiston, tu me prends pour un coincĂ© de mes deux ?
– ?
– Tu me tutoies ou je me tais Ă  tout jamais !
– Ok beau-pĂšre, ça roule !
Oh, l’insolent ! Je les entends en effet !
Leurs voix me bercent. C’est confus. J’ai dĂ» perdre le fil


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