DANS “MAIS OÙ EST EDGAR ?”, MARS 1964, LAGUNNDOR
Résumé des épisodes précédents : Lily habite avec Bill, son mari, et Edgar, leur fils, à Lagunndor dans le grand nord australien, avec pour seuls voisins les Aborigènes Goontloo... Lorsque ces derniers ne sont pas en virées dans le bush, dansant, chantant, peignant, à la rencontre d'autres tribus pour partager leurs rêves sacrés. C'est ce qu'on dit car les Aborigènes, du moins les amis de nos héros, sont de vraies commères et échangent surtout des ragots. Quelles mauvaises langues sommes-nous ! Quoique... Sonderons-nous un jour la profondeur de leur humour ?
Toujours est-il que Lily vit en ce moment un des plus beau jour de sa vie puisqu'elle retrouve sa maman Natacha et son premier fils Jean qu'elle croyait disparus.
Natacha, après nous avoir amusés avec le récit de son périple épique depuis l'aéroport avec Bill et son petit-fils, se souvient de son enfance jusqu'au drame de son adolescence. Elle radote et Lily la rappelle à l'ordre...
Ma fille m’empêche de gamberger plus avant. Je croise le regard approbateur de Bill accompagné d’un hochement de tête, je l’entends comme s’il me parlait : « Un mensonge de moins, allez hop, plus de cauchemar ! ».
Aliochka me regarde avec amour, Vanechka penche la tête et le temps s’arrête à nouveau…– Hey, J’ai la dalle moi, arrêtez vos…
– Louktenik !
– Ben quoi, à table, non ?
– Yes man ! À TABLE !
Personne ne fait cas de la dispute entre nos deux amphitryons, tous sont déjà autour du feu et attendent qu’on les rejoigne immédiatement, tout de suite, à la seconde. Ils ont très faim ! Mais Lizalys, Jean et moi ne bougeons pas. Nous entendons vaguement les deux cuisiniers pester contre cet oiseau qui ressemble à un énorme martin pêcheur et qui pique sur la viande à une vitesse folle :
– Argh ! Zieutez-moi ce purotin qui croit qu’il va boulotter mon croco ! Quel toupet ! M’en vais l’estourbir illico presto !
– Saleté de kookaburra ! On laisse faire l’animal et adieu la popote !
– Alors tant pis pour les retardataires, tendez-moi vos auges… Ça fera venir les trois bavards…
– Tu parles !
– Tu vas voir quand ils ne supporteront plus les gargouillis de leur bidon…
– Fous-leur la paix.
Lily s’apprête à me poser de nouvelles questions mais elle me voit attentive ailleurs. Elle suit mon regard. Mon petit-fils est en train de se lécher les babines en louchant vers la viande…
Nous avons pitié et d’une seule voix taquine qui s’adresse à un petit garçon :
– Pauvre enfant ! Comme il a faim ! Laissons-le rejoindre les autres…
Jean nous jette un œil malicieux.
– Attention, j’ai une telle fringale que je pourrais bouffer cette bête à moi tout seul. Je vous conseille de me suivre… Ma… Mes… Bo…
– Tu veux dire Maman, Mes mères, Bonne-Maman ? Et pourquoi pas Lily et Natacha ?
Des larmes lui montent aux yeux, Liza et moi le prenons dans nos bras et tous les trois nous nous mordons les lèvres en nous regardant comme des idiots. Nous avançons mains dans les mains et nos amis lèvent les yeux au ciel devant notre air benêt. Une fois installés, la petite Goonur nous apporte notre part de viande dégoulinante de graisse mais à peine je porte un morceau à la bouche que Bill s’étonne :
– Vous n’aviez pas parlé de sept vies ?
Les convives lèvent le nez et ne me quittent pas des yeux tout en continuant à mastiquer. Ils patientent. Je savoure ma bouchée avant de reprendre mon récit…
– Nous voici à Paris avec ma chère Dorothée ! Nos amies russes nous sortent pour tenter de nous changer les idées. Ces années-là virevoltent, j’oublierais presque mon adolescence que… Qui… Enfin… Heu… Malheureuse…
Je marque une pause. Comment dire ? Personne ne vient à mon secours mais tous les convives sont pendus à mes lèvres. Je tente d’esquiver.
– Mangeons les amis, je ne sais plus où j’en suis de mes vies, la présente est la plus importante, laissez-moi donc la déguster avec vous !
Il semble qu’ils ne l’entendent pas de cette oreille, ils continuent à me fixer, couverts en l’air, sans sembler s’inquiéter de laisser refroidir leur viande. J’ai pitié.
– Je résume…
Je les sens soulagés. Ni trop, ni trop peu, disait notre précepteur.
– Un jour que nous fréquentons les célébrités rassemblées au Bœuf sur le toit, cette brasserie qui vient d’ouvrir, mon amie et moi tentons de convaincre ces messieurs de revoir leur vision romantique de la révolution russe. Ils écoutent assez peu en dehors d’un homme dont les yeux marrons se plissent pour accompagner un léger sourire accueillant. Il se plante devant nous et ces artistes : « Ces dames ont raison. Mais vous garderez vos illusions hélas, je le crains ». Dorothée fait volte-face et me bouscule avec sa douceur légendaire. Je tombe dans les bras du gentleman qui refuse de me lâcher et m’entraîne le plus naturellement du monde vers la sortie : « Permettez-moi de vous épargner les incessantes querelles de ces intellectuels. Je les connais, ils n’en démordront pas : pour eux, le communisme soviétique sauvera le monde ! ». C’est ainsi que je rencontre ton père. Tous les bretteurs nous observent en conspirant. Je les entends qui chuchotent, fort, « … Sir Oliver… Belle femme… Presqu’aussi grande que lui… A dû se faire mal en tombant dans les bras de ce paquet d’os… ». Adorables camarades ! Pour les os, ils n’ont pas tout à faire tort. Mais ils ne savent sûrement pas à quel point cet homme que je n’arrive pas à quitter des yeux sent bon. Chaleureusement bon. C’est l’adverbe qui me vient immédiatement à l’esprit. Je me sens à peine embarrassée, j’aimerais qu’il ne me lâche pas la main qu’il a prise d’autorité. Douce autorité. Je perds mes moyens. En nous apercevant sur le pas de la porte, le voiturier s’éloigne et revient dans une splendide Alvis. Je tombe sous le charme, définitivement ! Cette voiture fera la fierté de ton père jusqu’à tes cinq ans ma chérie. Il nous achètera alors une magnifique Auburn…
– Maman, allez-vous nous faire la liste de toutes les automobiles de papa ? N’as-tu pas dit que tu résumais ?
Liza me vouvoie uniquement lorsqu’elle est contrariée. Oui, je le sais, pourquoi évoquer son père ici, maintenant. Ici, maintenant… Je prends toutefois la liberté de poursuivre mon récit.
– Mon Aliochka, est-ce si embarrassant de parler de notre bonheur ? De ces années folles, si joyeuses ? De ton enfance qui fut notre joie quotidienne ? De l’opéra où je réalise mes vœux de toujours ? De l’éducation farfelue de notre Sweet O ? Jusqu’à votre départ au Caire…
– Maman !
– Je suis désolée ma poupée, je suis tellement heureuse de te retrouver, je voudrais le chanter dans toutes les langues…
Bill m’interromps, une habitude à laquelle je finirais bien par m’accoutumer…
– Ce qui, si on compte bien, nous fait une autre vie. Il en reste donc deux avant aujourd’hui. La guerre et la disparition de Lily, l’enfance et la jeunesse de Jean. Natacha, je continue ?
– Une autre fois…
Nouveau soulagement alentour. La faim a repris ses droits et tout le monde plonge le nez dans son assiette.
Il n’y a que Kilara qui pose sur moi un doux regard. Cette jeune métis n’a pas suivi les Goontloo sur les pistes de chant. Elle s’approche tranquillement pour m’enlacer. C’est grâce à elle que nous sommes là. C’est elle qui a écouté Lily dévoiler son secret. C’est elle qui a trouvé le moment opportun pour parler à Edgar. Edgar l’impatient, Edgar cadeau du ciel…
J’ai dû penser tout haut et Bill ne laisse pas passer l’occasion.
– C’est nouveau ça !
Éclat de rire général. Je prends sa défense et m’adresse surtout à ma fille.
– C’est vrai ! Il est le seul à avoir su délier la langue de son grand-père. Il arrive chez nous, virevoltant, heureux, comme si de rien n’était. Il n’a pas fallu cinq minutes et le regard perçant de ton fils… Mon petit-fils… Son petit-fils… Pour que Sir Oliver baisse la tête et parle. Peu de mots sans verser une larme…
Liza détourne la tête en prenant une grande respiration. Puis elle revient vers nous, songeuse.
– Mais où est passé Edgar ?
Il semble que ce soit l’éternel question. Ce garçon apparait, disparait, comme par magie…
– Comme Bill…
Je n’écoute plus. Je suis revenue à Paris il y a quelques jours… Je vois encore le dernier regard de mon mari, étrange, fier et honteux à la fois, déroutant, avant qu’il ne disparaisse sans même prendre de bagages. Cette image me hante. Kilara me prend la main. Elle se tient droite, je la sens forte et déterminée sous ses gestes très calmes. Je l’étreins également et la remercie… Elle ne me laisse pas finir : « Enfin, maintenant Lily cessera d’être mélancolique. Elle pleurait depuis que Goonur nous a rejoint… Une autre histoire… ». Elle me fait un clin d’œil amical – décidément ! – et me montre comment déchirer la peau du crocodile pour dévorer sa chair à pleine dents : « Passons aux choses sérieuses ! ». Pas de couvert et du sable pour se laver. Une nouvelle vie commence… Et bien sûr Bill a l’oreille partout…
– Faut pas charrier, on a de l’eau pour se laver !
Ces conversations décousues durent jusque tard dans la nuit. Quand tout le monde est couché, ma fille nous emmène avec Jean nous assoir à nouveau sur les marches de leur maison magique. Une myriade d’étoiles brillent sur un fond d’un noir intense. Lily attrape mon index pour le pointer en direction de quatre étoiles plus lumineuses que les autres et qui forment une croix.
– La croix du sud.
Jean a fermé les yeux. Dort-il ?

