DANS “MAIS OÙ EST EDGAR ?”, MARS 1964, LAGUNNDOR
Merci pour votre patience et désolée pour la tragédie (je vous aurai prévenues et prévenus).
Résumé de l'épisode précédent : Natacha se souvient de son enfance heureuse chez son amie Dorothée Viktorovna Kousmina. En 1915, à 13 ans, elle connait déjà la vie et les rêves des Aborigènes d'Australie grâce à son père, précepteur des enfants dans cette maison d'aristocrates révolutionnaires. Sa mère journaliste prend des risques inconsidérés à critiquer le gouvernement. En apparence, l'ambiance est joyeuse, presqu'insouciante. Natacha est pourtant soucieuse...
J’écoute, j’essaie de saisir, on m’explique. La démocratie et ses nuances, le parlement et l’autocratie, j’apprends et je comprends pourquoi nous habitons ici, au château des Kousmina entouré d’un jardin, d’une forêt, d’un lac, de prés, le tout si imposant que nous ne pouvons en faire le tour qu’à cheval et si nous partons très tôt le matin un jour d’été. Je devine que nous n’allons pas à l’école car il faut rester cachés.
« Elle ne se rend vraiment compte de rien ! », Viktor (qu’il est beau, mon Dieu, qu’il est beau !) se met dans une colère noire à chacune des publication de ma mère. Il a bataillé deux ans avant de réussir à obliger mes parents à quitter notre petit appartement de Saint Petersbourg pour venir nous installer ici. Du moins, c’est ce qu’il me raconte car Sofia dit qu’il est amoureux de maman. Je ne crois personne, ils plaisantent sans cesse !
Dans tous les cas, papa, qui n’était que le professeur de langues de Dorothée, est devenu notre précepteur. Nous sommes donc polyglottes depuis nos cinq ans et restons désespérément nulles en mathématique. La maman de Dorothée nous enseigne la musique, je l’admire autant que je suis folle de son mari. Pour rien au monde nous ne voudrions la chagriner. Nous sommes studieuses et aussi coquines nous dit-elle quand nous rions pour un rien. Mon amie fait de son mieux la pauvre alors que moi je sais déjà que je serais une chanteuse renommée. Quant à l’équitation, Viktor est intransigeant. Dorothée sait débourrer un cheval depuis deux ans et se moque de moi quand je ferme les yeux au moindre obstacle. Nous écrivons et dessinons en suivant les douces instructions de ma mère éternellement de bonne humeur et journaliste critique sans relâche. Je suis passionnée et tente de convaincre Dorothée de l’importance de la révolution. En vain : « Ma petite Natacha, où donc vois-tu la révolution ? Les paysans nous adorent, leurs enfants partagent leur repas avec nous quand les grands complotent… ». Je la coupe, elle m’énerve ! D’abord je ne suis pas petite, j’ai juste cinq centimètres de moins que cette géante qui ne trouvera jamais de mari à sa taille et à la hauteur de son ignorance. Ça y est, nous sommes prêtes pour nous disputer… Non, je ne dis rien, j’acquiesce et pourtant… Les paysans nous adorent-ils ou nous détestent-ils lorsque nous courrons dans les champs avec nos belles robes blanches et nos cheveux détachés alors qu’ils triment ? C’est vrai qu’on parle avec les enfants en attendant les parents. Et oui, les ouvriers, les paysans, les fonctionnaires, les militaires qui n’en peuvent plus des défaites sur le front depuis le début de la guerre, mais aussi les intellectuels comme mes parents, les libéraux qui ont les moyens de l’être comme les parents de Dorothée, tous aspirent à la liberté.
Laquelle ?
Je vois bien à quel point la liberté espérée des uns n’est pas celle des autres. Celle des intellectuels est-elle compatible avec ce à quoi aspirent les paysans, même ceux des Kousmina si bien traités ? J’anticipe un avenir noir basé sur ce malentendu. Pourquoi cette oppression dans mon cœur ? Je ne suis qu’une adolescente, je vis dans un doux cocon entourée d’être chéris mais je perçois le bruit du monde à travers nos parents, leurs amis, les journaux qui trainent dans les bureaux, les palefreniers, gouvernantes, domestiques, paysans, chauffeurs, jardiniers… tous scandent la révolution : « L’occasion est à nos portes, ne la manquons pas ! ».
Et bien il a fallu l’attendre cette révolution ! Deux ans pour qu’on retourne chez nous au centre ville, pour qu’on crie « Camarade ! » avec tout le monde dans la rue, pour qu’on profite de cette liberté chèrement acquise, pour qu’on soit enchantés de partager notre petit appartement avec les révolutionnaires sans toit, pour qu’on puisse lire les articles de maman sans nous cacher, pour envisager que la guerre s’arrête, pour donner envie au monde entier ! Enfin le communisme !
Et puis, la guerre à nouveau. Civile. Les Kousmina s’enfuient à Kiev et reviennent. Ils préparent notre départ vers la France, juste pour Dorothée et moi car ils ne pourraient jamais quitter leur Russie et mes parents continuent à rêver d’un véritable communisme. Ils voient arriver la dictature, comme si la Russie ne pouvait connaître que cela. Ils sont prêts à s’adapter. La démocratie est déclarée autoritaire par Lénine. Et le communisme a vécu malgré les souhaits réels des bolchéviques. On ne peut pas nourrir gratuitement les enfants à l’école car la pénurie est quotidienne. Le pays est proche de la ruine, il faut revenir à l’économie de marché. Les biens de tous les riches sont confisqués, les Kousmina savent qu’ils seront bientôt à la rue. Ils sont relativement à l’abri car les paysans les accueillent. Que feront-ils ensuite ? Professeur de musique et d’équitation ? Quant à mes parents, ils sont décrétés non-utiles et ennemis du peuple comme tous les idéologues. La presse est à nouveau censurée.
Et si je retrace à la vitesse de l’éclair ces deux années qui ont suivi octobre 1917, c’est juste parce que je n’aurais voulu me souvenir que de cette première année révolutionnaire quand l’avenir semblait radieux. Je n’ai pas voulu voir l’infinie tristesse dans les yeux de maman à partir du premier novembre 1919 quand Lénine promulgue la terreur rouge, je n’ai pas voulu croire les Kousmina qui s’accusaient de faire partie d’une classe qui a perpétré suffisamment de violence pour provoquer cette décision. Le rouge bolchévique, le rouge du sang.
Et puis, 1920 !
Je n’ai pas le courage… Et pourquoi y revenir ? Lily sait…
Bill me fait revenir au présent :
– Tant que ça ?
– Je lui ai déjà raconté.
– Raconté ! Depuis quand l’ignominie se raconte-t’elle ? On la crache, on la rend, on l’évite, on n’en dit que la moitié, on la vocifère, on la chuchote, on se tait parce qu’on croit qu’un regard suffit, on tourne la tête, on a beau ouvrir la bouche aucun son ne sort, on la gémit, on la suffoque mais jamais, jamais on ne la raconte ! Même vous l’éternelle heureuse. Vous avez fait semblant.
– Je vous interdis ! Oui, je lui ai expliqué ce que j’ai vécu pour qu’elle reste libre, qu’elle ne soit pas rongée par un mal qui ne lui appartient pas. Il fallait mettre des mots sur ma mélancolie.
– Expliqué ? En deux mots, n’est-ce pas ? Ceux qu’on utilise pour se débarrasser du drame et tenter de le minimiser. Ceux dont on croit connaître le sens. Et personne n’insiste. On admire encore plus votre joie et puis on oublie. On fait comme vous, on écarte le problème et on vit le présent. On essaie. Ok, pourquoi pas… Ici, vous pourrez y survivre, enfin !
– Mais Bill, j’en ai survécu… !
– Ah oui ? Vous croyez être libérée ? Vos cauchemars, ont disparu ? Allez, un ressenti nécessite des images, faut-il vous l’apprendre ?
– C’est insupportable, c’est trop dur…
– Vous rabâchez à nouveau Natacha…
Je crois que si Bill insiste, c’est pour moi, pour que les cauchemars cessent, que ces images reprennent leur place et ne viennent plus me hanter. Accepter de les revoir, de revivre… Non !
Bill me tourne dos, il est face au feu. Je suis seule. C’est bien. Je marmonne. Je crois que je peux rester calme. Utopie. Je frissonne, je flageole, je sers les dents. La colère m’envahit, je l’avais domptée. Je convoque l’humour qui m’a sauvée…
… 1920…
Je suis dans notre petit appartement chéri que nous avons partagé avec des camarades dans le besoin… Le 18 mai… L’après-midi… Je crois… Dorothée pousse la porte entrouverte, elle coure, elle rie, elle crie : « Nos passeports ! Nous partons ! »… Et elle se retrouve face à deux gorilles. Elle stoppe net, le bras droit toujours en l’air avec nos papiers, le pied gauche à peine posé au sol et la bouche bée. Elle me voit derrière un des monstres. Elle est prête à pousser un cri d’horreur mais elle voit mes yeux et lit sur mes lèvres : « Cours, fuis, disparais ». Aucun des deux immondes personnages n’a le temps de réagir, ma chère amie est déjà dans l’escalier. Je respire. Un instant. Et puis j’étouffe à nouveau. Je ne pleure même plus. Je me concentre sur un poil blanc au milieu d’une forêt de poils noirs sur ce torse ridiculement maigre qui tente de faire concurrence à un énorme ventre imberbe qui m’écrase. J’ai dû m’évanouir.
Tout à coup, plus aucun poids sur mon corps nu. Deux bras me soulèvent et deux mains m’enfilent une chemise, un murmure : « Filons ! ». « Vite ! ». On me soutient pour sortir de l’immeuble, je ne vois rien, j’ai sûrement un oeil crevé. Une main puissante empoigne la mienne si faible et m’oblige à courir. Après une course qui me semble infinie, la main me lâche et des bras confortables me soulèvent pour me déposer délicatement sur un lit. Je crois. Des doigts soignent méticuleusement mes innombrables plaies, la douleur reprend, je vis donc.
…
Je tremble encore. Non, ce n’est pas moi qui tremble, on dirait que je suis dans un train. Je palpe, toujours aveugle, des draps frais qui sont sûrement blancs. Les draps frais sont toujours blancs, n’est-ce pas ? Je ne peux pas bouger, je suis attachée. Pourquoi ? Je suis morte, c’est ça, bien sûr !
– Non, ma petite Natacha, tu dors depuis deux jours. Je t’ai attachée pour ne pas que tu tombes du lit, tu es décidément trop turbulente !
Il n’y a que Dorothée pour me parler de la sorte. D’abord je ne suis pas petite… Je sourirais si j’y arrivais.
– Ne bouge pas.
Je ne peux pas.
– Ne dis rien.
Quelle chameau ! Je ne peux pas.
– Je t’aime, tu vas guérir, tu seras la fameuse cantatrice que tu as toujours rêvée d’être, je te le promets. Laisse-toi faire.
Je dors ? Ce dialogue est donc un rêve et avant je cauchemardais. Il ne peut en être autrement. Et si… ? Non ! Où étaient mes parents quand la joie de Dorothée a laissé un instant de répit à mon corps dévasté par la graisse puante des deux meurtriers, tueurs, violeurs, cannibales, assassins, tortionnaires, jouisseurs de l’horreur, pantins du diable ? Mes souvenirs sont faux, faux faux !
– Calme-toi !
– Comment veux-tu ?!
J’ai parlé ! Je peux bouger à nouveau et plus rien ne tremble. J’arrive à entrouvrir un œil. Nous ne sommes plus dans le train. Et puis, d’un coup, sans aucune volonté de ma part, je pleure.
Il y a deux autres personnes avec nous, deux femmes, une qui ressemble à Viktor et l’autre à Sofia. Je délire, c’est évident. Où sont les parents de Dorothée ? Où sommes-nous ? Que faisons-nous là ? Qui sont ces personnes ? Elles sont simplement vêtues d’une robe noire et de chaussures de crêpe, elles sont plus âgées que nous, peut-être trente ans.
– Petite Natacha…
Même elles ? J’ai donc rétréci ? Je tente de sourire à travers mes larmes et malgré la douleur !
– Petite Natacha, aucune de nous ne sait où sont vos parents…
Je me lève comme un ressort, je m’agrippe à la robe de cette idiote de femme, je n’arrive plus à respirer tant mes côtes me rentrent dans les poumons, je crois crier mais je ne peux que siffler tant j’ai mal. Je m’agrippe à son col pour approcher ma bouche de son l’oreille :
– Je sais où sont les miens et ils sont morts, trucidés, démolis, du sang plein la chambre. Je les ai tenus dans mes bras avant que… Je t’interdis de mentir !
– Ils n’étaient plus dans l’appartement quand nous t’avons emmenée.
– C’est impossible !
– Nous y sommes retournées, avec d’autres combattantes désillusionnées comme nous. Il n’y avait personne, aucune trace. Comme si la vie suivait son cours. C’était très étrange.
Pourquoi ? Faire croire que mes parents auraient abandonné le quartier comme des traitres qu’on les accuse d’être ? Pourquoi ? Maman disait la vérité et la vérité n’était pas belle à entendre, n’est-ce pas ? Qui veut l’entendre ? Et qui, même en Europe et aux États-Unis où elle envoyait ses articles ? Le monde veut croire au communisme et les gouvernements du monde ont peur du communisme. Une voix discordante casserait les espoirs du monde et rendrait illégitime les états autoritaires. Qui peut garder la tête froide ?
On parle autour de moi. Je me laisse bercer par les voix de ces deux femmes. L’une parle en français ou en russe sans aucun accent, l’autre parle dans un russe incompréhensible, celui des moujiks. Camille la fille d’amis journalistes de maman et Katrina celle de paysans amis des Kousmina. Et eux, où sont-ils ? Camille baisse la tête et murmure :
– Personne ne sait.
– Dorothée ?
– Oui, c’est vrai.
– Pas possible pour moi.
Je bafouille et malgré ma souffrance, je chuinte assez fort pour qu’elles entendent toute les trois :
– Ils reviendront. Se montrent pas pour pas compromettre. Quand nous serons en lieu sûr, tu auras des nouvelles, tu vas voir, hein.
Personne n’y croit. Dorothée et moi baissons nos visages noyés de larmes. Nous serions anéanties si nous n’avions pas été élevées à profiter du meilleur de l’ici et maintenant. Et ici, maintenant ? Nous sommes vivantes, nous sommes ensemble, nous sommes à Genève, nous serons bientôt à Paris, nous avons un lit, nous avons à manger – la nourriture de cette pension est affreuse mais nous la trouvons délicieuse -, nous avons de nouvelles amies. Ce n’est pas nier le malheur, c’est lui tordre le cou pour lui exposer la vie en face, pour lui signifier qu’il n’est pas seul, qu’il ne gagnera pas. Quelle vanité ! C’est ainsi et Dorothée réponds à mes sifflements balbutiants.
– Natacha, dis-donc, c’est quoi ces phrases ? Où donc as-tu appris à parler français ? Qu’as-tu fait des leçons de ton père ?
Je commence à rire sottement et finis tordue en deux de douleur. Dorothée s’installe à côté de moi et tente d’enfouir ma tête sur son cœur pour que je ne la vois pas faire la moue du crapaud qui pleure, grimace de circonstance. Je la devine pourtant, loucher et se mordre la lèvre du bas en gonflant les joues tout en faisant tourner ses poings devant les yeux. LA VACHE ! Je résiste, je respire, je ferme les yeux, je reste zen, je souffle, non, je ne rie pas, mes côtes ne le supporteront pas ! Exploit car je vois et j’entends Camille et Katrina hurler de rire…
Ainsi est-ce, nous ne serons jamais capables de nous départir de notre bonne humeur, nous garderons cet héritage intact. C’est ainsi, me dit-on, que j’aurais séduit cet homme distingué arborant un demi-sourire, à la fois bienveillant et moqueur, un regard accueillant et la tête légèrement penchée qui montre qu’il vous écoute. Cet air qu’il transmettra à son petit-fils…
– Tu serines un peu trop maman ! Reviens avec nous.
Je sursaute. Saut dans le temps et l’espace.


Je reste suspendue à l’histoire ! je crois reconnaitre la fameuse grimace du « têtard qui pleure »…mais quelles époque ces années du début du siècle dernier !!!!
Bravo à l’écrivaine.
Ah j’ai bien pensé à toi 😂 avec ce crapaud
Et merci ☺️