L1-C1 “Lily” (E5)

Dans “Mais où est Edgar ?”, mars 1964, Lagunndor

Résumé des épisodes précédents : Lily parisienne, voyageuse, amoureuse, trahie, abandonnée, ressuscitée, joyeuse à toute épreuve, se retrouve avec deux familles - que dis-je, trois, maintenant qu'elle vit en Australie ! Et bientôt cinq vies. Nous en dira-t-elle un peu plus ? 

L’Australie ? Des photos accrochées dans ma classe de terminale au lycée Condorcet. J’ai dix-sept ans et tout loisir d’admirer les kangourous, koalas, coraux sous-marins, crocodiles, falaises, boomerangs, spinifex, eucalyptus, mulgas, cacatoès, déserts, forêts tropicales, peintures symboliques… Les professeurs font si peu attention à moi !

Ils ne tentent même plus de persuader ma mère de me mettre dans une classe de mon niveau. « T’es larguée ! » dirait Bill. Maman n’est pas de cet avis, elle refuse toujours avec son sourire irrésistible : « Oui, mais vous êtes si gentils ! ». Désespoir de mes enseignants.
Ils sont gentils en effet. Ils me donnent parfois des exercices que je suis capable de faire et surtout, ils me prêtent des livres : destinations lointaines, histoires héroïques ou la Vraie, la grande Histoire. Quelques classiques également. Je préfère toutefois les romans policiers de l’inspecteur Bonaparte que rapporte de ses voyages le proviseur amoureux de l’Australie. Je chaparde aussi à la bibliothèque ces captivants romans d’aventure du gentleman cambrioleur Arsène Lupin. À nouveau, mes professeurs se désolent. Mes camarades, eux, m’adorent, je suis leur mascotte. Ils me raccompagnent toujours à la maison en m’obligeant à rester au milieu de leurs disputes politiques. Mon air exaspéré les amuse tant qu’ils continuent de plus belle. Si maman vient me chercher, ils se taisent, intimidés par leur sublime diva. Chacun s’approprie ma mère mais personne n’ose lui poser des questions. Natacha ne garde jamais le silence très longtemps. Elle lance gentiment le débat, sur la grande Russie, la liberté, les causes du moment et surtout la musique sacrée ou encore ses compositeurs préférés, Rimsky-Korsakov et Stravinsky par nostalgie, Bach et Mozart par amour, Schubert parfois. Peu à peu la discussion s’anime entre l’illustre cantatrice et les joyeux révolutionnaires qui gesticulent jusqu’au milieu de la rue. Je n’existe plus et je peux flâner à ma guise d’une boutique à l’autre.

Comment ai-je atterri dans un des meilleurs lycées parisiens ? Pas de doute, c’est grâce au charme de Natacha ; jamais ses admirateurs inconditionnels ne refuseraient d’exaucer ses vœux. Elle a toujours un mot charmant, une attention et parfois même une invitation, pour tous ceux qu’elle croise à l’école lorsqu’elle m’accompagne : le concierge, le proviseur qui se hâte de descendre pour l’accueillir, quelques élèves, des enseignants et les femmes de ménage. Après m’avoir déposée à l’école, elle continue son triangle, depuis notre appartement de la place de la Madeleine vers l’Opéra où elle répète tous les jours. Quand maman ne m’accompagne pas, c’est que je suis en voyage avec papa. 

Cette fois, Sir Oliver me fait le cadeau de ma vie, il m’emmène au Caire dès la fin des cours, peu de temps après l’occupation de Paris en juin 1940. Maman est horrifiée : « Vous êtes fous, il n’en est pas question ! Lizalys vient avec moi en Corse libre, un point c’est tout ». Personne ne discute jamais un ordre de Natacha sauf lorsqu’il s’agit de voyage, quel que soit le contexte. Raison pour laquelle, ma mère insiste tant. Elle se veut ferme. Mon père et moi optons pour les grands moyens. J’ouvre la bouche comme une carpe et lui attaque sans une miette de diplomatie : « L’Égypte reste neutre. Ta fille sera plus en sécurité là-bas qu’avec les maraudeurs que tu fréquentes en Corse ! Elle sera entre de bonnes mains et moi je serai plus utile là-bas ». Natacha est vraiment furieuse. Deux minutes. C’est long deux minutes… Enfin, elle lève les yeux au ciel en les clignant à toute vitesse et en faisant non de la tête avec un sourire en coin. Elle énonce sa sentence avec ironie : « Et bien oui, MOI je vais retrouver mes amis du pays, bergers et paysans, trafiquants à leurs heures et armés jusqu’aux dents en toute circonstance. Vous avez gagné ! ». On s’embrasse. Deux minutes. C’est court deux minutes !
Et l’Histoire nous rattrape.

Au Caire, je fais mon entrée dans le monde : salons, dîners, promenades en excellente compagnie, cette ville est extraordinaire. L’ambiance est parfois étrange à cause de la guerre mais dans le milieu que je fréquente, on en parle peu, on ne la voit pas. Je me sens vraiment libre pour la première fois de ma vie, au point de m’éloigner de plus en plus des snobs que je côtoie un peu trop à mon goût. J’imite mes dingues de parents, je pars à l’aventure… Et je me perds dans la ville.
J’y rencontre l’enfer : des paysans estropiés, entassés, ayant fui la campagne bombardée. Ah, la guerre ne toucherait pas l’Égypte ? La foule m’entoure, se rapproche, je suis pétrifiée, abasourdie de voir ce dont je me doutais sans y croire. Alors, comme dans un conte de fée, une très belle femme s’approche et tout le monde s’écarte. Elle m’emmène sans ménagement : « Petite écervelée ! Tu tiens à mourir ? Ces gens en ont assez de vous, de cette guerre qu’ils subissent et qui n’est pas la leur ! ».

À partir de ce jour, je ne fais plus que de rares apparitions dans les salons. Zaïda, ma protectrice, m’intègre dans l’univers qui milite pour les droits politiques des femmes Égyptiennes. Je crois entendre les leçons de Natacha et les joutes politiques de mes camarades de classe. Sous la houlette de ma nouvelle amie, je commence à écrire pour l’Égyptienne, cette revue qui veut articuler les revendications des femmes d’Égypte au « mouvement féministe international ». J’en avais entendu parler car elle est écrite en français et circule sous le manteau dans nos goûters guindés.

Zaïda sait que je ne viens pas chez elle seulement pour jouer l’essayiste… Tous les jours à la même heure, un jeune Italien, aux yeux noirs qui me font chavirer, vient me baiser la main. Je ne comprends pas un mot de ce qu’il dit et pourtant j’aimerais passer ma vie avec lui. Je finis par baragouiner quelques mots dans sa langue lorsque je le surprends à discuter en français avec Zaïda. Il se retourne penaud, se mord la lèvre et ne s’excuse même pas. Notre amie commune éclate de rire : « Ne nous en veux pas ma Lily, c’est mon idée. J’avais tout de suite deviné que vous étiez fous amoureux et que vous alliez me quitter. Nous avions une chose trop importante à terminer. Giovanni a accepté de rester nous aider pour participer à la résistance. Il prend un immense risque en espionnant son propre pays, il devra s’enfuir bientôt. Je sais qu’il ne partira pas sans toi mais vous êtes en grand danger. Avec mes partenaires, nous allons vous aider mais hélas il faut encore patienter ». Je reste bouche bée. Zaïda sort de la pièce, il me semble qu’elle sourit. Giovanni et moi ne bougeons pas d’un millimètre…
… Lorsque je sens sa main dans la mienne, le monde disparait, j’ai l’impression de m’envoler, je me sens légère, légère, légère. Et nous partons pour des mois de bonheur, cachés dans le village de nos amies féministes…

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